Aff. Etr., Corr. de Pologne, vol. 337, P^ ii5-i
sociaux que représentait la domination française, et, comme Gzartoryski, elles eussent préféré un accord avec la Russie sur la base de l'intégrité territoriale de leur patrie, mais aussi du maintien des privilèges féodaux.
Bignon, résident de France à Varsovie après Serra, Texprimait sans ambages :
« Le projet de l'indépendance de la Pologne sous la protection russe, avec la constitution du 3 mai (1791), est, on ne peut guère en douter, le mode d'existence politique qui serait le plus du goût des grandes familles dans le duché même comme enLithuanie.^Tel est incontestablement le fond de la pensée de la famille Gzartoryski : la juger de cette manière, comme on me le faisait sentir, ce n'est point calomnier ses sentiments. Les princes de cette maison sont des hommes fort estimables, bons Polonais avant tout ; avant tout ils désirent que leur pays forme un État à part, qui ait son gouvernement à lui ; ils aiment mieux voir la Pologne ou même une partie de la Pologne reconstruite en corps de nation par la France que rester dans son état de démembrement; mais il leur aurait mieux convenu que cette reconstruction se fût opérée par une puissance qui leur eût laissé leurs anciens usages, leurs anciennes lois, et c'est ce qu'on ne pourrait attendre que de la Russie, qui n'a point réellement fait d'innovation dans les provinces polonaises qu'elle a incorporées à son territoire. On ne peut se dissimuler que les principes de la constitution actuelle du duché, que ceux surtout du Code Napoléon ne sont pas trop faits pour plaire aux anciens grands seigneurs, aux riches propriétaires. La constitution du 3 mai 1791 était beaucoup plus en rapport avec leurs intérêts et leurs habitudes.
« Ce rêve du rétablissement de la Pologne sous la protection russe avec la constitution du 3 mai a été l'objet constant des vœux d'un grand nombre de magnats, et notamment le but vers lequel tendait le prince A. Gzartoryski pendant
qu'il occupait à Saint-Pétersbourg le département des affaires étrangères. Il était même parvenu à faire goûter ces vues à l'Empereur Alexandre comme étant dans le calcul bien entendu de sa politique, et, lors du voyage de ce monarque à Pulawi \ qui précéda de peu de temps la guerre de Prusse, la famille Czar tory ski, tous ses partisans et même les Polonais qui voulaient, sous quelque forme que ce fût, avoir une patrie, attendaient avec une presque certitude ce grand acte d'émancipation. Le prince Adam avait assuré les patriotes les plus distingués, et les personnes de qui je tiens ces faits étaient de ce nombre, qu'il en avait la promesse formelle de l'Empereur Alexandre. Mais alors se resserraient déjà les relations du cabinet de Pétersbourg avec celui de Berlin ; un autre système entraînait l'Empereur presque malgré lui ; il se défendit de tenir sa parole en alléguant que les événements n'étaient pas encore à leur maturité, que les temps n'étaient pas venus, qu'ils viendraient et que ce serait à Pulaw^i qu'il ferait certainement un jour cette grande proclamation". »
Donc il n'y avait pas en Pologne unanimité d'enthousiasme en faveur de la France et de Napoléon, Sans doute, elle était inconsciemment travaillée par le grand sentiment de l'unité nationale qui devait un jour la lier à sa grande sœur de Russie. Mais, en attendant, elle souffrait de la crise où s'attardait son destin ; elle était dans une grande détresse financière, dans une sorte d'anarchie politique, le conseil de gouvernement, tout provisoire, étant sans autorité. Elle espérait beaucoup des événements prochains, mais elle s'impatientait de n'être toujours qu'une place de guerre au front de la conquête napoléonienne.
Napoléon lui donna quelques nouvelles satisfactions, non
1 . Domaine familial des Czartoryski, sur la Vistule, à l'ouest de Lublin. • — Cf. sur Y épisode Napoléon et l'Europe, II, 253.