Corr. de Napoléon, XXIV
2. Aff. Etr., Corr. de Pologne, vol. 33o, f°» 656-6f)8 : de Vilna. i3 juillet 18 12.
<( MM. les Députés de la Confédération Générale de la Pologne ont été admis hier à l'audience de Sa Majesté. J'ai eu l'honneur de les présenter. L'Empereur était environné de ses ministres, de ses grands-officiers et des officiers de sa maison.
« M. le comte Wibicki a adressé à Sa Majesté le discours qui avait été concerté avec lui et dont je vous envoie la copie. L'Empereur a daigné faire une réponse dont vous trouverez la copie également ci-jointe.
« Cette réponse a été dirigée vers ce but que le succès de l'entreprise formée par la nation polonaise pour le rétablissement du royaume de Pologne dépend de la nation elle-même. Elle sera délivrée de ses ennemis par les armes de Sa Majesté ; mais si au moment où la main qui en tenait les membres divisés ne pèse plus sur elle, toutes les parties qui la constituent ne sont pas portées l'une vers l'autre par un mouvement unanime, on devra croire qu'elle avait réellement cessé d'exister ; si au contraire tous les efforts tendent vers le même but, si l'on ne voit plus ni divisions, ni partis ; si l'on voit partout se manifester une seule volonté, on reconnaîtra alors qu'il n existe encore en Pologne qu'une seule nation, et qu'au milieu des outrages, de l'oppression, des partages, la patrie polonaise est restée vivante et entière.
« Ce ne sera point assez encore; il faudra non seulement qu'il soit constaté que la nation polonaise existe ; il sera nécessaire qu'elle prouve qu'elle peut exister comme nation indépendante. L'indépendance n'est pas seulement un droit, elle est surtout un fait; une nation est indépendante lorsqu'elle peut exister par elle-même; elle ne peut exister par elle-même que quand ses forces réunies peuvent suffire à sa conservation. Si c'est ainsi que la Pologne se présente aux yeux de Sa Majesté, Sa Majesté reconnaîtra sans hésiter l'évidence d'un fait qui satisfera ses sentiments et sa politique.
« De quelle manière cette évidence peut-elle être constatée,
c'est surtout par la formation spontanée d'une nombreuse force armée qui montre que la Pologne peut redevenir ce qu'elle aurait pu toujours être. Si au contraire, et dans une circonstance où tant de chances favorables se présentent devant elle, elle ne courait pas aux armes avec ardeur et ne couvrait pas ses provinces de nombreux bataillons, on ne reconnaîtrait plus la belliqueuse Pologne, et elle ne garantirait pas que si elle reprend son existence elle saura la conserver.
« Ces pensées, M. l'Ambassadeur, sont les vôtres; il convient qu'elles soient celles de la Confédération et de toutes les provinces polonaises ; il convient que la Confédération se fasse un devoir de les propager ; du succès de ses efforts à cet égard dépendra le succès de son entreprise.
« L'adresse de la Confédération à Sa Majesté n'a point été lue par les Députés; je dois en prévenir Votre Excellence pour qu'elle empêche l'impression de cette pièce qui contient des choses dont Sa Majesté a jugé que la publication serait contraire à sa politique.
« MM. les Députés m'ont apporté une lettre du Maréchal de la Confédération; je n'ai pu me dispenser d'y répondre; mais comme cette réponse m'est personnelle, qu'elle n'a point été soumise à Sa Majesté et que je ne dois dans cette affaire agir officiellement que par ses ordres, je vous prie de faire en sorte que ma réponse reste dans l'intimité du Comité : elle ne mérite pas sans doute d'être connue au dehors; mais quand elle le mériterait, elle ne devrait pas l'être. »
Il est donc manifeste que Napoléon alors cherchait plutôt à contenir l'enthousiasme des Polonais; il y a même dans son discours et dans la lettre de Maret plus de réserve que dans les instructions de Dresde à l'archevêque de Malines. Il y a peut-être à cela quelque explication.
L'Empereur se rendait sans doute compte de la difficulté des opérations militaires qu'il venait de commencer, et il
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avait le souci de ménager l'avenir, du côté de la Russie, comme du côté de l'Autriche, de ne rien faire d'irréparable.
Mais aussi la Lithuanie n'était pas la Pologne; il n'y avait pas rencontré le même accueil. « Ce ne sont pas, disait-il, des Polonais comme les autres. » En effet, la Lithuanie était orthodoxe, tandis que la Pologne était catholique, et elle avait été de bonne heure attachée à la Russie par ce lien religieux. On sent la préoccupation de ces divisions dans les documents que nous venons de citer.
Et enfin il faut bien dire que Napoléon s'est toujours refusé à la restauration de grandes nationalités, qui en effet ne pouvaient manquer de lui devenir dangereuses. Il gardait l'Allemagne divisée ; il n'était pas disposé à faire lunité italienne, non pas davantage l'unité polonaise.
Du moins, il était prêt à se servir de la vigueur militaire de tous les Polonais.
Il commença d'organiser l'administration de la Lithuanie. Elle fut divisée en onze districts ; quelques jours plus tard, le comte Hogendorp fut nommé président de la commission provisoire du gouvernement de Lithuanie.
En avant de la Grande Armée, une proclamation fut adressée par la Confédération générale du royaume de Pologne aux Polonais retenus au service civil ou militaire de la Russie pour les faire déserter : « 0 patrie adorée des Polonais ! Non, tu n'éprouveras pas ce comble d'ignominie que tes fils te soient parjures, qu'ils t'abandonnent, et qu'égarés par le langage sacrilège des oppresseurs ils puissent appeler leur service un lien d'honneur ! Eh ! y en aurait-il à plonger un fer parricide dans le sein de sa mère ? . . . Descendants de tant d'illustres patriotes, quittez ces masques qui vous avilissent, jetez ce fer parricide, et animés d'une juste vengeance, joignez-vous à nous et tournez-le contre vos oppresseurs pour les punir de tant de violences et d'outrages. »
Cette proclamation est signée d'Adam Czartoryski, Maré-
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chai de la Diète et de la Confédération Générale de Pologne.
Le fils du prince Adam, le conseiller et ami d'Alexandre P', ne put pas rester sourd à cet appel de ses compatriotes. Il voulut quitter le service russe et écrivit au tsar dès le 14 juillet : « La Pologne a été solennellement proclamée par une Confédération générale à la tête de laquelle mon père est place. Le nom de Pologne sortant de sa bouche et une fois prononcé est décisif pour moi. Des actes de rigueur qui malheureusement ont déjà commencé, des calamités de toute espèce, dont je crains que votre magnanimité même ne puisse arrêter le cours désastreux, vont porter à l'extrême Tanimosité invétérée entre deux nations qui auraient dû se regarder comme sœurs. Une guerre sanglante consolidera Texistence de ma patrie ou bien la couvrira de deuil, en fera un désert, comblera ses malheurs. Quel que soit le sort qui lui est réservé, je dois le partager. Déjà ma famille, mes amis, ayant mon père à leur tête, ont suivi Tappel qui leur a été fait en son nom. Je m'y suis seul refusé... D'après l'article VI de l'acte de Confédération, tous les Polonais ayant des places militaires ou civiles en Russie sont sommés de quitter le service de cette puissance. »
N'ayant pas de réponse il écrivit de nouveau le 16 août: «... Je suis réduit à soumettre à Votre Majesté Impériale la nécessité dans laquelle je me verrai de ne pas remettre au delà d'un certain terme mon accession à la Confédération de Pologne. Par cette accession, je me reconnaîtrai Polonais et je déclarerai que je ne me sépare pas de l'union unanime de toute la nation. C'est une déclaration à laquelle il me sera impossible de me refuser.
« ... Ce qu'il y a de sûr, c'est que le premier devoir est envers son pays et que le plus grand des malheurs c'est d'encourir la mésestime de ses compatriotes et de ne pouvoir pas se montrer avec les yeux levés dans ses propres foyers. Ce malheur-là, j'avoue que je ne saurais en supporter l'idée, ni
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me vouer au rôle d'émigré qui pour un Polonais aujourd'hui n'aurait ni sens ni vertu. Je serai donc dans l'obligation de me prononcer. La voix des liens les plus forts, celle plus puissante du devoir me le prescrivent, et la nécessité la plus impérieuse m'en fera une loi ^ »
La réponse ne vint que ^plus tard, des événements euxmêmes, qui ramenèrent à Alexandre les destinées nouvelles de la Pologne.
Quelques jours après la proclamation de la Confédération, Napoléon avait ordonné l'envoi d'une députation polonaise au sultan : « Faites envoyer par la Confédération de Varsovie une ambassade de trois membres en Turquie ; qu'elle parte sans délai pour faire part de la Confédération et demander la garantie de la Turquie. Vous sentez combien cette démarche est importante; je l'ai toujours eue dans ma tête, et je ne sais comment j'ai oublié jusqu'à présent de vous donner des ordres. Faites en sorte que cette députation, avec une lettre de la Confédération pour le Grand- Seigneur, parte avant huit jours et arrive à tire-d'aile à Constantinople". »
C'était le redressement de la « Barrière de l'Est », soutenue par la France, aux confins de l'Europe civilisée. C'était la Russie hors de l'Europe, rejetée à la barbarie asiatique. Mais Vilna n'était qu'une étape, et Moscou était loin, encore 200 lieues.
Moscou! Moscou!
De Vilna, Jérôme et Davout furent jetés sur Bagration qui s'était attardé dans la région du Bug, qui put s'échapper
I. A. Czartoryski, Mémoires, édition de Mazade, II, 285-293, a. Corr. de Napoléon, XXIV, 69-70. 89.
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pourtant par Mohilev. Napoléon gagna Vitebsk où il séjourna du 28 juillet au i3 août. Il essaya encore de déborder l'armée russe par Smolensk : Smolensk, « la porte de la Russie », le sanctuaire de la Vierge Odiguitria, c'est-à-dire celle qui montre le chemin. Les Russes s'y défendirent héroïquement, détruisirent presque complètement les troupes qui les poursuivaient : ce fut la boucherie de Valoutina-Gora- ( 1 7 août) .
On conseillait à Napoléon de rester à Smolensk pour y refaire la Pologne dans ses grandes limites du passé. Il refusa, les Russes paraissant enfin prêts à accepter la bataille.
L'opinion russe, en efîet, se souleva pour exiger que Moscou fût défendue. Et Kutusoff fut nommé général en chef. Ce fut la bataille de Borodino, le 7 septembre. Les Russes furent refoulés, mais cela coûta cher à Napoléon.
Le 14 septembre, les Français arrivaient à la Poklonnaia Gora, la colline des prosternations ; ils avaient Moscou devant eux : l'émotion fut profonde^ l'enthousiasme unanime. Ils criaient, comme le marin qui sur son bateau désemparé a vu la terre : « Moscou ! Moscou !» Et Napoléon : « La voilà donc enfin cette fameuse cité ! Mais il était temps ! » Il était même tard. Il fit son entrée dans la ville le lendemain i5 septembre.
De bonnes nouvelles arrivaient de l'arrière, qui n'étaient pas toutes authentiques, que Riga était prise, que Macdonald était arrivé à Saint-Pétersbourg et l'avait brûlée, que des renforts considérables arrivaient de l'Occident, amenés par le maréchal Victor. La foi était toujours la même dans le génie de l'Empereur : on allait créer un duc de Courlande, un duc de Smolensk, un duc de Pétersbourg : n'était-ce pas la coutume ? On allait rejeter les Russes au delà de la Volga, et dès lors il n'y aurait plus de Russes qu'en Asie.
Un officier écrivait : « Je crois qu'il convient de ne pas trop nous éloigner des provinces turques, car il faut qu'après
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un bon traité d'alliance avec Alexandre, qui bon gré mal gré sera entraîné comme les autres à notre suite, nous allions à Constantinople l'an prochain et de là dans l'Inde. Ce n'est que chargé des diamants de Golconde et des tissus de Cachemire que la Grande Armée reverra la France \ »
Nous avons ainsi les éléments d'une définition de l'Empire à cette date, vu de Moscou, c'est-à-dire au moment de son apogée.
L'heure est mélancolique. L'armée souffre des sacrifices qu'il a fallu faire pour gagner la bataille de la Moscova. L'entrée de l'Empereur dans la ville n'a rien eu de triomphal : pas un magistrat pour apporter des hommages ; maisons fermées ; personne dans les rues ; toute la population cachée ou partie avec Kutusoffet le gouverneur Rostoptchine. Le vainqueur en eut de l'émoi, une sorte d'angoisse : ce n'était pas de la sorte qu'il avait pris jadis tant d'autres capitales.
Puis ce furent les scènes de l'incendie, quatre jours, où se révélait la haine farouche de Tennemi russe, jamais dompté. Rostoptchine, quittant les ruines de son château de Voronovo, à l'ouest de Moscou, y avait laissé cette inscription, en français : « J'ai mis le feu à mon château, qui me coûte un million, pour qu'aucun chien de Français n'y puisse loger ! »
Napoléon dut fuir un moment devant les flammes jusqu'aux portes de la ville. Il y revint au bout de quelques jours, mais parmi les débris fumants. « Cela, dit-il, présage de grands malheurs ! » Il n'avait entre les mains qu'une capitale dévastée, il ne pouvait qu'y camper.
Toutes ressources détruites, ce n'était pas le repos qu'on espérait ni les joies de la grande ville pour s'y refaire d'une longue et rude campagne : on était pris d'une sorte de saisissement sous le climat déjà froid, devant l'immensité de la forêt russe, pleine d'ennemis, devant l'impossibilité d'embras-