‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 215 sur 225 · MOSCOU ! MOSCOU · texte numérisé non relu

MOSCOU ! MOSCOU

on le fit passer par Moscou. Kutusoff s'y refusa ; il donna sa parole de le faire partir le lendemain et congédia Lauriston ; mais en le congédiant il eut la malice de lui faire sentir qu'il était instruit que la fortune avait cessé de favoriser Napoléon en Espagne, comme en Russie. Lauriston, étonné de voir Kutusoff déjà au fait d'événements arrivés récemment, fut contraint d'avouer la défaite de Marmont aux Arapiles. »

M. deLangeron ajoute à ce récit cette note : « Cette conversation m'a été racontée mot à mot par Kutusoff lui-même, six semaines après, à Vilna. Je garantis la vérité de ce qu'il m'a dit; mais m'a-t-il dit lui-même l'exacte vérité? Dans le public cette conversation a passé pour véridique . »

Quoi qu'il en soit, cette seconde lettre de Napoléon à Alexandre n'eut pas plus de succès que la première. Alexandre se refusa à toute négociation, à toute conversation même, tant que le territoire russe ne serait pas entièrement évacué par l'ennemi.

Traitant ou non, la Russie, dans la pensée de Napoléon, était vaincue. Aujourd'hui ou demain, il lui faudrait passer par les conditions du vainqueur, qu'elle s'attachât à sa fortune ou s'acharnât à lui faire tête. Sans doute, comme le supposait Langeron, la Pologne serait refaite avec ses provinces russes, jointes aux provinces prussiennes reprises à Tilsit et aux provinces autrichiennes reprises au traité de Vienne ; sans doute elle formerait une nation comme l'Italie, non pas indépendante, certes, un élément du système du Grand Empire, la barrière de l'Europe. La Suède reprendrait la Finlande et entrerait décidément dans le système napoléonien.

Le principal problème était ici le problème turc. Le traité du 1 4 mars promettait à l'Autriche les Provinces Illyriennes en compensation de sa part de Galicie, si on la lui enlevait. Apparemment l'Empereur était disposé à l'exécuter. Peutêtre donnerait-il à l'Autriche la Moldavie et la Valachie,

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comme dans le Mémoire de Talleyrand à Strasbourg, comme la Russie l'avait elle-même un moment ofiFert, de façon à garder les Provinces Illyriennes et la domination de l'Adriatique.

Quoi qu'il en soit de la place de TAutriche, elle ne pouvait être en Orient, ou ailleurs, que subalterne : une vassale. Elle ne pouvait plus en rien gêner le développement de la conquête impériale; elle ne pouvait en être qu'un instrument.

Et il semble donc que Napoléon, en ses méditations du Kremlin, pouvait disposer des destinées de la Turquie. Justement le traité de Bucarest le mettait à l'aise à son endroit, complétant le traité des Dardanelles de 1809. Il la pouvait mettre au rang de ses ennemis et se dispenser avec elle de tout ménagement.

Il est impossible pourtant de pénétrer sur ce point tout le secret de l'imagination du conquérant. Songeait-il, comme ses soldats le supposaient, à revenir par Constantinople ? Pensait-il rejeter les Turcs en Asie ? — Il n'avait pas une âme de Croisé. Il n'était pas nécessaire de rejeter les Turcs en Asie pour régner sur eux. On pouvait attendre de la victoire de la Moscova et de la prise de Moscou les mêmes bénéfices que de la prise de \ienne et de la bataille d'Austerlitz, c'està-dire une autre ambassade Sebastiani : car les Turcs se mettent volontiers du côté du plus fort ou de celui qu'ils croient tel. En tout cas, il eût fait à Constantinople à peu près ce qu'il eût voulu ; il eût obligé le sultan, sous menace de démembrement entre pachas turcs ou princes chrétiens, à laisser passer ses troupes sur le continent asiatique, à lever pour lui d'autres soldats en Asie Mineure, en Syrie, pour reprendre la voie de l'Egypte, pour y réparer l'échec de 1799, retrouver par là le souvenir d'Alexandre le Grand, et d'abord, et surtout, achever le tour de la Méditerranée et y régner malgré les Anglais.

Outre la mission de Nerciat, il y avait alors des démêlés

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entre le consul de France et le dey d'Alger; des croisières françaises y surveillaient le commerce des blés\ Une mission avait été confiée au commandant Boutin pour étudier « la vraie situation d'Alexandrie, du Caire, de Damiette, de Saleyeh, d'El A' Rych, de Gaza, de Jaffa, de Saint-Jean d'Acre, retour par Tripoli et Smyrne ».

Nous ne pouvons pas préciser davantage, ne voulant pas tomber dans les interprétations arbitraires, nous refusant à toute intervention d'imagination ; mais nul doute que la défaite de toutes les grandes puissances continentales de l'Europe n'eût permis à Napoléon de régler au mieux de ses intérêts les destinées de l'Orient.

A plus forte raison la défaite de la Russie lui eût-elle permis d'organiser {imperare) l'Europe puisqu'il la possédait désormais toute. On ne peut dire aujourd'hui, avec les documents dont on dispose, ce que Napoléon pensait faire décidément de l'Allemagne. Il est certain en tout cas qu'il ne pensait pas assurer son indépendance : il n'est nulle part question même de velléités en ce sens, et on ne voit pas au profit de qui il eût réalisé un tel dessein. Jérôme lui-même n'était pas fixé en Westphalie, il avait déjà fait des préparatifs de départ. On peut donc soutenir que Napoléon voulait garder l'Allemagne pour lui : sous quelle forme définitive ? C'est du domaine de l'imagination.

On peut affirmer seulement la résolution très ferme qu'il avait prise de transformer, d'organiser l'Allemagne par l'action de l'esprit français. Les institutions françaises, même dans les Etats qui avaient conservé leurs anciennes dynasties, par exemple en Bavière, à plus forte raison en Westphalie et dans le grand-duché de Berg, avaient commencé de modifier profondément la société germanique. C'est même dans la révolution sociale selon les principes égalitaires, plus que

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