‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 216 sur 225 · I. Corr. de Napoléon, XX · texte numérisé non relu

I. Corr. de Napoléon, XX

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dansles institutions politiques, qu'il faut chercher Tunité des pays encadrés dans le Grand Empire. C'est par là qu'il garde éternellement toute sa valeur historique.

L'organisation de l'Italie était plus avancée que celle de l'Allemagne ; c'est qu'il était plus facile d'y agir ; toutes les anciennes dynasties avaient disparu; tout l'ancien régime avait été balayé. Rome même avait été enlevée au pape, était devenue la seconde ville de 1 Empire : l'importance du fait dépassait d'ailleurs les frontières de l'Italie.

Dans les cadres mêmes de la péninsule, l'œuvre politique de Napoléon ne comportait pas beaucoup de retouches.

En fait, l'Italie était dès lors à peu près une. Il n'y a pas lieu de tenir compte des gouvernements particuliers attribués au prince Camille Borghèse dans les départements de l'ancien Piémont, ou à la grande-duchesse Élisa dans ceux de l'ancienne Toscane. Il y avait en somme trois États à distinguer encore : la région occidentale organisée en départements français, le royaume d'Italie et le royaume de Naples.

La question du royaume d'Italie était résolue. Eugène y restait vice-roi jusqu'à la majorité du roi de Rome pour s'en aller ensuite gouverner le grand-duché de Francfort. Quant au royaume de Naples, on a vu que Napoléon ne l'avait laissé à Murât que provisoirement .

Sans doute, la victoire sur les Russes allait permettre de résoudre tout le problème, de lier le royaume de Naples au reste de l'Italie. C'est à cela qu'apparemment il faut réduire l'intention attribuée à l'Empereur d'achever la constitution de la patrie italienne par l'unité territoriale de la péninsule. Car on ne peut admettre qu'il eût voulu, au moment de son couronnement à Rome, dans la dixième année de son règne, renoncer à l'Italie. Bien au contraire : il allait la fondre davantage avec la France pour en cimenter les puissantes et traditionnelles assises du Grand Empire.

On pouvait s'attendre que la campagne de Russie donnerait

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une solution aux affaires d'Espagne : les grands coups portés sur un point central font tomber toutes les difficultés aux extrémités. Soit que Napoléon eût porté au delà des Pyrénées un effort militaire capable de chasser définitivement Wellington ; soit qu'il eût traité avec Ferdinand VII en lui donnant en mariage une princesse impériale ; soit que, comme il avait déjà commencé de le faire, il eût continué le démembrement du pays pour l'enlever morceau par morceau à « l'insurrection », d'une manière ou de l'autre, il comptait avoir assez d'autorité et de force pour établir sa domination sur ce coin de l'Europe, où la guerre d'ailleurs pouvait se prolonger sans que le reste du continent en fût sensiblement affecté.

Et de même la longue résistance de l'Angleterre, assurément affaiblie par Tépuisement économique dont elle souffrait, par la guerre où elle s'engageait alors avec les Etats-Unis, eût reçu un coup décisif de la défaite irrémédiable des puissances continentales. Il n'y avait plus qu'à attendre l'effet des mesures prises, la ruine des ports anglais, l'agitation des marins et des ouvriers, les désordres sociaux partout menaçants, la pénurie du numéraire, pour désarmer l'Angleterre sans qu'il fût besoin de conduire une expédition au delà du Pas de Calais ou par-dessus l'Iran jusque vers Tlndus. Dès lors, en tout cas, l'Angleterre ne pouvait plus empêcher Napoléon d'organiser l'Europe selon ses lois, et achever la constitution du Grand Empire.

Et au Kremlin l'Empereur pouvait donc embrasser d'un regard complaisant, parmi les quelques détails qui restaient à finir, l'œuvre gigantesque qu'il avait accomplie et qui touchait à une sorte de perfection.

Il avait fait la Révolution de l'Europe, non pas seulement par la transformation sociale de tous les pays qu'il avait rangés sous son sceptre et auxquels il avait imposé avec son Gode les principes de 89 ; mais aussi au point de vue politique,

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OÙ il était facile d'apercevoir que son action conquérante aurait, avait déjà les plus grandes conséquences.

C'est une idée fausse, quoique très répandue — ce qui arrive à beaucoup d'idées fausses, — que Napoléon ait, par son mariage avec une archiduchesse d'Autriche, cessé d'être l'Empereur de la Révolution, qu'il soit devenu alors et tout d'un coup le plus puissant représentant des forces conservatrices, l'ennemi le plus redoutable des peuples dont il avait éveillé jusque-là les espérances nationales, une sorte de tyran d'ancien régime ^

Il est vrai que les peuples d'Espagne, d'Allemagne, de Hollande, même d'Italie, ou se soulevaient contre lui ou subissaient son despotisme avec de sourdes colères, et que, se fondant sur ces caractères nouveaux peut-être de la conquête impériale, on la diviserait volontiers, par la date de Baylen, en deux périodes : auparavant, la guerre aux rois ; désormais la guerre aux peuples.

Notion superficielle. A bien comprendre l'ensemble de son œuvre, même de Moscou où nous nous sommes placés à côté de lui, Napoléon reste essentiellement le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram, le destructeur du Saint- Empire Romain Germanique qui était le symbole et la plus redoutable forteresse de l'ancien régime.

Sur les ruines du Saint-Empire il a fait lever la nation italienne, la nation allemande, la nation polonaise ; nous l'avons vu, à la date même de 1812, en relations avec les chefs de la jeune nation serbe déjà en armes contre le Turc.

Cela était inhérent à sa conquête : en pleine guerre contre l'Autriche, dès Marengo, il songeait à soulever la Hongrie. A Moscou, il se faisait instruire de la révolte de Pougatchef et pensait appeler la nation russe à l'insurrection contre les tsars. Il fut partout un évocateur de nations. Et il y eut par

I. Voir surtout A. Sorel, VII, ^lô ; — et ci-dessus ch. u, § 2, p. 62.

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lui, d'un bout à Tautre de l'Europe, une révélation des forces nationales : on peut bien dire que ce fut la naissance de la nouvelle Europe, de l'Europe des peuples, F Europe des nationalités qui s'agite si dramatiquement depuis.

Prenons ici Tavis de quelques philosophes.

C'est Gœthe à Erfurt : « Napoléon, ce fut la Révolution consommée dans ce qu'elle avait de raisonnable, de légitime, d'européen ». — C'est Proudhon : « Napoléon peut être considéré comme le capitaine de la Révolution et son premier magistrat ». — Et Pierre Leroux : « C'est s'exposer à ne rien comprendre aux grands événements de l'Empire et à la marche de l'humanité que de voir uniquement dans Napoléon un despote qui fascine ou un conquérant qui parade, ramenant tout à son ambition personnelle et à son orgueil plus qu'humain... Partout où il régnait et faisait régner, l'inquisition, les droits féodaux, les redevances personnelles, tous les privilèges exclusifs étaient abolis, le nombre des couvents réduit, les barrières de province à province supprimées, et les douanes transportées aux frontières. En ce sens, il fit la Révolution tout seul. Féodalité, domination sacerdotale, barrières qui isolent les nations, préjugés sociaux qui séparent les hommes en castes, inégalités de tout genre, il se mit à trancher avec son épée dans ces nœuds gordiens de l'humanité. Quand il avait fait un pas, son code nivelait tout derrière lui; c'était comme l'Evangile du conquérant; ses victoires étendaient le domaine de son Code et son Code lui donnait des armées ^ » Et M. Sorel lui-même a dit magistralement « la prodigieuse récolte que l'Empire avait fait lever sur le sol labouré par les armées de la République... C'est parce qu'il personnifiait la France et sa Révolution que Napoléon menait la France, et par la France l'Europe'-. »

I. Cité par P. -F. Thomas, Pierre Leroux, p. 24. — Cf. Ed. Driault, Napoléon en Italie, 669.

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