‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 217 sur 225 · A. Sorel, VII · texte numérisé non relu

A. Sorel, VII

4l6 AU CCœUR DE LA RUSSIE

Sans doute, Napoléon a gardé dans son Empire toutes ces jeunes nations que Tesprit révolutionnaire agitait même contre lui : son caractère d'Empereur, son ambition très égoïste et très consciente ne lui permettaient pas de les émanciper.

Peut-être aussi, fragiles comme elles étaient encore, ne fallait-ilpas leur donner aussitôt la liberté. Peut-être n'eussentelles pas été capables, seules, de la défendre. Peut-être se fussent-elles déchirées de querelles intestines, entre les partisans de l'ancien et ceux du nouvel ordre social : voyez la Pologne, l'Italie, l'Allemagne à cet égard. Peut-être affaiblies ainsi, fussent-elles tombées bientôt sous la domination des puissances du passé. Peut-être fallait-il qu'elles fussent quelque temps encadrées et protégées par la force française, pour avoir le temps d'assimiler les institutions et les bienfaits de la Révolution. Aussi bien l'avenir immédiat donne -t-il raison à cette argumentation : Napoléon vaincu, les peuples le furent avec lui; Pologne, Italie, Allemagne, Espagne, retombèrent sous le joug. L'Europe fut gouvernée par la Sainte-Alliance pour plus de cinquante ans encore, pour un siècle même, jusqu'en 1914? et le Waterloo de l'Empereur fut aussi celui des nations.

De Moscou, au contraire, Napoléon considérait son Grand Empire. Gomment imaginer les pensées qui se pressaient dans son esprit? Infirmité foncière de l'histoire; nous n'atteignons pas le secret des méditations de nos héros ; nous ne connaissons pas, ou nous connaissons mal leurs propos, par des mémoires de contemporains qui ne sont pas souvent authentiques ou véridiques. Nous n'avons que des documents écrits, et, pour le point particulier qui nous occupe, nous rencontrons souvent dans nos recherches, quand nous approchons des plus intéressants, cette formule décourageante : Brûlé par ordre de V Empereur pendant la retraite de Russie.

Nous ne pénétrons donc pas tout le secret de l'Empereur, Nous ne pouvons pas savoir au juste ce qu'il voulait, ce qu'il

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rêvait. Mais nous savons ce qu'il a fait. Nous avons le droit et le devoir de rapprocher les uns des autres ses actes les plus expressifs et les résultats positifs de sa politique, de les expliquer, de les comprendre, d'en retrouver le lien.

Et si nous nous reportons à la signification historique du titre impérial que nous avons essayé d'analyser au début de ce volume, si nous reprenons pas à pas par la pensée les étapes de la conquête impériale où peu à peu s'étaient développées par la victoire même les conceptions politiques de l'Empereur, nous sommes amenés, au haut de cette courbe majestueuse, c'est-à-dire au Kremlin de Moscou, à constater dans les faits établis, sans interprétation arbitraire, une situation qui se peut exprimer par quelques formules certaines :

La conquête de l'Europe était achevée ; toutes les puissances du continent étaient liées au système napoléonien ; la Russie était frappée au cœur en ses sanctuaires de Moscou. C'était, après vingt ans de victoires françaises, vingt ans exactement après Valmy, la paix assurée par « faute de combattants » : qui donc, la Russie abattue, eût repris les armes contre la France ? Là seulement, et non pas à la veille d'Iéna*, il est possible de prétendre que Napoléon voulait la paix, ou plutôt qu'il la tenait, tous ses ennemis vaincus. On allait fermer le temples de Janus .

Sous l'effort du génie de l'Empereur, l'Europe allait s'organiser selon les principes nés de la Révolution : en tutelle quelque temps encore parce que mineures, les nationalités jadis asservies au Saint-Empire allaient apprendre à vivre de leur propre énergie, conscientes de leurs vertus originales. C'était toute la figure du continent transformée, une nouvelle période de l'histoire universelle.

C'était aussi la doctrine révolutionnaire enfoncée à jamais dans tous les pays traversés par la Grande Armée, les privi-

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