LA QUESTION DU MARIAGE IMPÉRIAL
situation, donna un aperçu des dépêches russes ; et la discussion commença.
Il ne faut pas y attribuer plus d'importance qu'elle ne mérite, ni surtout croire qu'elle ait pu influer en quelque mesure sur les intentions de Napoléon. Il savait ce qu'il voulait ; l'intérêt de la séance était d'exprimer devant lui les arguments des partis contraires, d'extérioriser, pour ainsi dire, sa propre délibération *.
Gambacérès, l'archichancelier, se prononça pour le mariage russe, où il voyait une garantie de paix ; il ne dit pas qu'il aimait surtout la paix pour la conservation des grands honneurs où il se plaisait ; Murât fut du même avis, les Beauharnais étant de 1 avis contraire. Il semble que ce fut en ce conseil un sentiment assez général que le mariage russe était d'une dignité plus haute, l'Autriche ayant été si souvent vaincue et pouvant passer pour définitivement abaissée.
Le comte de Gessac, ministre de l'administration de la guerre, aurait exprimé cette impression en disant que l'Autriche n'était plus une grande puissance ; à quoi l'Empereur, silencieux depuis le commencement du débat, répliqua : «f On voit bien, monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram ! » Et ce fut une lumière sur ses intentions.
Il importe d'ailleurs ici d'appuyer sur cette réflexion de l'Empereur; car on est trop disposé, alors et aujourd'hui, à méconnaître la véritable grandeur de l'Autriche. Non seulement elle avait une grande force encore, mais elle avait gardé dans ses défaites un prestige exceptionnel et légitime. Certes, elle avait été souvent vaincue depuis Jemappes ; mais elle avait été pendant quinze ans l'élément essentiel de toutes les coalitions : elle avait reconquis l'Italie en 1799; elle avait failli vaincre à Essling ; elle avait été difficile à vaincre à Wagram. Elle avait maintes fois balancé la fortune, et Napo-
T. Thiers, XI, 368-3; 3. — A. Vandal, II, 237-247.
Driallt. — Grand Empire. 4
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lëon n'avait pas eu de plus redoutable adversaire que Tarchiduc Charles. Il ne faut pas oublier que la Révolution dans toute sa jeunesse, que 1 Empire dans toute sa puissance n'avaient pas eu de plus grande ennemie. Si Napoléon Tavait méprisée, il aurait avili ses plus belles victoires. Il pouvait sans déchoir épouser une archiduchesse.
Le grand Conseil n'émit point de résolution. Napoléon ne le voulait point ; sentant venir un refus russe, il voulait qu'il fût établi qu'il y avait d'autres combinaisons que le mariage russe.
Il y eut naturellement du bruit autour de cette délibéiation qui n'avait sans doute pas eu d'autre but. Napoléon avait demandé le secret afin qu on en parlât davantage. Car la « société » a pour fonction propre de jaser, et surtout des secrets d'État, et plus encore des secrets des chefs d'État, des rois et des Empereurs. Et puis aussi, si elle émet un avis, elle veut que ce soit pour les solutions élégantes ; car elle a à cœur de ne pas raisonner comme le populaire. G esL pourquoi elle parut manifester quelque répugnance pour le mariage russe, retrouvant quelque chose des sentiments qu'on avait éprouvés autrefois à la cour de Louis XV lorsqu il avait été question de marier le jeune roi avec la fille de Pierre le Grand : un mariage qui « ne serait pas dans nos mœurs » , aurait dit l'oncle Fesch ; car les Russes étaient encore bien barbares, une nation plutôt asiatique. Certes, la Russie n'était pas tout à fait à comparer avec quelque tribu du centre de l'Afrique ou des déserts mongoliques. Tout de même, il est certain que le mariage de Louis XVI avec larchiduchesse Marie-Antoinette avait été un mariage magnifique : car il n y a pas à discuter, la maison d'Autriche est bien la plus noble maison de lEurope, «« le faubourg Saint-Germain du continent » : un grand honneur pour le parvenu Corse que d'entrer dans cette illustre famille !
Les dépêches décisives attendues de Caulaincourt arrivèrent
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le 5 février. Une lettre d'envoi en clair en annonçait le sens général et fut aussitôt communiquée à l'Empereur. Le reste fut déchiffré par Ghampagny lui-même dans la nuit : — L'impératrice douarière avait suscité « mille difficultés » : que la grande-duchesse Anne était bien jeune, que ses deux sœurs aînées étaient mortes pour avoir été mariées prématurément ; qu'elle répugnait à épouser un divorcé ; que d'aucuns prétendaient que Napoléon ne pouvait pas avoir d'enfant, comme il semblait prouvé par son premier mariage : quelle serait en ce cas la situation de la nouvelle impératrice, si elle restait veuve, sans enfant, dans un pays étranger ? — En communiquant toutes ces réflexions à Caulaincourt, l'Empereur Alexandre avait promis de faire d'autres instances auprès de sa mère.
Le tsar était sans doute dès lors décidé à un refus, et, outre les raisons de famille que sa mère faisait valoir, il avait des raisons politiques : l'opinion russe ne se plaisait pas à ce projet, car elle avait cessé d'être favorable ou plutôt elle n'avait jamais été favorable à l'alliance française ; elle n'en voyait pas le bénéfice, et elle avait peur que la Russie ne tombât dans la vassalité du Grand Empire. Si Alexandre ne répondit pas par un refus net, c'est surtout que la chose était extrêmement délicate et susceptible des plus graves conséquences, et il attendait toujours la ratification de la convention polonaise.
Les dépêches de Russie furent communiquées à Napoléon le matin du 6 février 1810. Dans l'après-midi de ce même jour, Eugène Beauharnais, se trouvant à la chasse avec l'ambassadeur d'Autriche, prince de Schwarzenberg, lui demanda pour 1 Empereur la main de l'archiduchesse Marie- Louise, et une réponse immédiate. Quelques heures après l'ambassadeur répondait affirmativement, sur de n'être pas désavoué par sa cour ; au contraire. La joie de Napoléon fut exubérante, joie du fiancé sans doute, impatient déjà de la
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nouvelle conquête ; joie aussi de la blessure d'amour-propre évitée ; joie surtout de la magnificence de ce mariage : le petit lieutenant d'artillerie entraînant dans sa couche la fille des Empereurs!
Le même jour 6 février, un nouveau grand Conseil était tenu ; Champagny y présenta son rapport sur les dernières dépêches de Russie : il attribua une importance particulière à la différence des religions, et même aussi des calendriers (!). D'ailleurs, l'Empereur y annonça le choix qu il avait fait. Des dépêches furent aussitôt préparées pour donner à la cour de Russie des explications aussi courtoises que possible.
Le 7, le contrat de mariage fut préparé ; on prit pour modèle celui qui avait accompagné le mariage de Louis XVI avec Marie- Antoinette, la tante de la nouvelle impératrice : car voilà Napoléon neveu du dernier roi! Autre consécration de son autorité impériale !
Des instructions furent envoyées à Otto, l'ambassadeur de France à Vienne : — Mon courrier, y disait Champagny, vous arrivera le i3. Le lendemain vous en enverrez un autre, porteur des ratifications de la cour d'Autriche, qui sera à Paris le 21. Berthier, chargé d'aller prendre au nom de l'Empereur la jeune archiduchesse, partira le 22, sera à Vienne le 28. Il fera la demande officielle le i" mars. Le mariage sera célébré à Vienne le 4 ; la princesse finira le Carnaval à Vienne; elle partira le 7. mercredi des Cendres. Elle ne pourra aller aussi vile qu'un courrier ou que Berthier. Elle recevra à Braunau, à la frontière austro-bavaroise, son trousseau et la corbeille ; elle y laissera toutes ses femmes, sauf une seule femme de chambre, si elle en a une à qui elle tienne particulièrement. Elle sera à Paris vers le 26 mars '. — Il y fallut tout de même un peu plus de temps.
I. AR Étr., Corr. de Vienne, n° 38ï, f" 36. — Corr. de Napoléon, XX, 186.