I. A. Sorel. L'Europe et la Révolution française, VII
Li: MARIAGE AUTRICHIEN 63
Certes, le ÎNapoléon de 1810 n'est plus le Bonaparte aux yeux caves, au sec profil, à la maigreur conquérante, du proconsulat de Cisalpine ; ce n'est plus le général d'Italie ou le premier consul rongé d'ambition, selon la fine silhouette d'Isabey à la Maimaison. C'est l'Empereur, au visage modelé selon l'ovale classique du fort camée impérial, en pleine possession de ses moyens, de son autorité, de son génie, en pleine puissance d'action. Alourdi ! L'homme qui venait de faire Wagram, qui dessinait, en épousant la fille des Empereurs, le vaste plan impérial que nous venons de rappeler? — Un souverain vulgaire 1 l'Empereur qui brassait l'Europe et le monde avec cette ampleur, qui reconstituait avec cette assurance classique, avec cette pureté de style, le grand œuvre les Césars, qui refaisait 1 incomparable Rome impériale !
En vérité, malgré la valeur artistique du monument histocique élevé par Albert Sorel, nous sommes obligés de constater qu'il a diminué son sujet et son héros, du moins le héros de ses derniers volumes, qu'il n'a pas apprécié justement l'intérêt de l'Empire, et que le Napoléon de l'histoire est plus grand qu'on ne nous l'avait montré jusqu'ici, plus grand peut-être que le Napoléon de la légende. Le temps est venu sans doute de le dire, parce que c'est vrai, ce qui suffirait, parce que nous pouvons maintenant faire cette histoire sans passion, parce que ce nom grandit dans le recul du temps par le contraste avec ce qui l'a suivi.
Otto, le nouvel ambassadeur de France à Vienne, y était arrivé le 9.5 janvier. Il écrivait le 10 février : « On s'est amusé il y a quelques jours à répandre que j'avais eu une audience particulière de l'Empereur, pour demander, au nom
de mon souverain, la main de Tarchiduchesse Louise-Marie. Ce bruit fut porté au parterre de l'Opéra où il causa la plus vive sensation.» Il avait été fort courtoisement reçu dans le monde de la cour ; le peuple aussi, paraît-il, en avait montré du contentement : « Il se flatte, écrivait l'ambassadeur, que ma mission a pour objet principal une alliance de famille entre les deux maisons impériales. Ce vœu est général, même dans les hautes classes delà société... L Autriche a trop souffert de la dernière guerre pour ne pas chercher la garantie de la paix dans un événement d'une aussi haute importance. »
Et déjà il faisait le portrait de l'archiduchesse : « Elle a dix-huit ans, elle est grande et bien faite, elle a le maintien noble, une physionomie agréable, de la grâce et une expression de douceur et d'affabilité qui inspire la confiance. Elle paraît avoir joui d'une éducation très soignée ; elle chante, elle est très forte sur le piano, et elle peint à l'huile. J'ai tourné la conversation sur ces différents arts, et elle en a parlé avec beaucoup d'intelligence et surtout avec cette modestie qui embellit la jeunesse... Mon audience près de l'archiduchesse Marie-Louise a ranimé les conjectures du public sur une alliance prochaine entre les deux maisons impériales. Dans quelques cercles de la ville on a poussé ces conjectures jusqu'à dire que M. le duc de Frioul allait arriver incessamment pour faire une demande formelle. Quelque peu fondés que soient ces bruits, ils prouvent que l'on désire la durée de la paix, et sous ce rapport ils ne sont pas sans intérêt ^ »
L'ambassadeur fut sans doute aussi surpris que personne lorsque le 1 5 février, à deux heures du matin, il reçut les nouvelles de Paris et ses instructions. A la pointe du jour il demanda une audience de M. de Metternich ; il fut reçu à midi et demi. Le ministre manifesta la plus grande satisfaction.