‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 32 sur 225 · I. Âff. Étr., Corr. de Vienne, q» 385, f · texte numérisé non relu

I. Âff. Étr., Corr. de Vienne, q» 385, f

LE HAKIAGE AUTRIGHIEX 67

parisienne insuffisante en cette matière. Il fallut sept jours pour lever cet obstacle, et ce fut un retard ennuyeux.

Les « coteries russes » furent les seules à ne prendre aucune part aux fêtes. La première nouvelle du mariage étant arrivée à un bal donné dans une maison russe, les violons cessèrent de suite, et beaucoup de gens se retirèrent avant le souper. « Je dois remarquer aussi, ajoute Otto, que le comte SchouvalofF n'est pas venu me complimenter. »

Et l'ambassadeur se complaît à penser qu'il y a dans ces événements de quoi renouveler les anciennes rancunes entre l'Autriche et la Prusse ou la Russie : « On voit reparaître l'ancienne animosité contre la Prusse et la Russie. Les politiques des cafés s'amusent déjà de mille combinaisons au moyen desquelles l'Empereur d'Autriche pourra recouvrer la Silésie et agrandir ses domaines du côté de l'est. Les Russes mécontents qui se trouvent ici en grand nombre sont très étonnés de ce changement subit. On a entendu dire à l'un d'eux : « Il n'y a que quelques jours que nous étions très considérés à Vienne ; aujourd'hui on adore les Français, et tout le monde veut nous faire la guerre*. »

11 n'est pas question, certes, de prendre au pied de la lettre tous les propos entendus par Otto, qui y prêtait sans doute une oreille complaisante et peu d'esprit critique. On peut admettre comme à peu près certain, étant si naturel, que dans l'intimité de la famille impériale, loin des cérémonies officielles, l'archiduchesse Marie-Louise, qui pourtant ne montra, semble-t-il, aucune épouvante du mariage, parut aux yeux des siens comme une malheureuse victime, une proie, combien intéressante ! jetée en pâture au monstre, une belle génisse, comme disait le prince de Ligne, sacrifiée au Minotaure, ou, en termes moins rudes, une Iphigénie en

I. Aff. Étr., Corr. de Vienne, n^ 385, P^ 36, 41, 73, 88. 99.

68 « L\ FILLE !)ES EMPEfiEURS »

A.ulidc immolée. Toutes ces images renferment quelque vérité, quoique les images en général vaillent plus par l'expression que par l'exactitude.

Il est sûr que la pauvre Autriche ne pouvait pas à cette date avoir oublié les désastres accumulés par dix-huit ans de guerre, et qu'elle avait beaucoup de raisons de n'aimer point la France. Notons aussi que de nos jours, après Sadowa, et tout ce que cette défaite comporte de déchéance historique, elle aurait eu beaucoup de raisons de n'aimer point la Prusse : il semble qu'elle ait eu d'assez remarquables facultés pour le pardon des injures.

Quoi qu'il en soit, l'archiduchesse-impératrice partit de Vienne parmi les protestations les plus solennelles d'alliance entre ses deux patries. Sans doute, ses parents ne se séparèrent pas d'elle sans larmes ; mais elle ne sembla pas plus à plaindre que toute autre fiancée gagnant avec émoi sa demeure nouvelle ; et tout le long du chemin elle prit beaucoup de plaisir aux aimables incidents qui s'offrirent aux étapes principales. Elle eut sa corbeille fort décente à Braunau, en entrant en Bavière ; si elle y quitta ses femmes, elle vit grossir son cortège d'honneur. Elle fut fêtée à Munich, à Strasbourg ; elle y trouva de l'agrément. Elle pensait rencontrer l'Empereur à Gompiègne ; mais il ne put s'y tenir patiemment, et il lui fallut aller au-devantde la jeune épousée; elle ne se fâcha pas de cet empressement, ni de celui dont elle fut l'objet dès l'arrivée à Compiègne. Le sacrifice exigé d'elle n'avait rien de commun avec le martyre, en nulle occasion il ne parut qu'elle eût peur du Mino taure.

Aux premières nouvelles qu'on en eut à Vienne, le prince de Metternich, père du ministre, pleura de joie, et se jeta au cou d'Otto. On donna un brillant concert à la cour.

Le comte de Metternich avait accompagné la jeune impératrice à Paris, et il y resta quelques semaines. Il ne put que constater l'heureux succès de son œuvre politique, et que le

LE MAniAGE AUTRICHIEN 69

mariage n'avait point déplu aux deux personnages qui y étaient le plus intéressés, et que l'accord était aussi parfait entie les deux gouvernements. Il eut lui-même un succès personnel très vif, surtout lorsque, à la cérémonie des Tuileries, il leva son verre àla santé du « Roi de Rome* ». Pure flatterie? Plate abdication de l'Empereur du Saint-Empire devant le nouvel Empereur romain d'Occident ? — Nous verrons cela.

Dans toutes ses dépêches à sa cour, le comte de Metternich répète les avantages selon lui incontestables que l'événement comportait pour l'Autriche et qui pouvaient l'attacher sincèrement à cette combinaison. Suivons-les un moment ; car il ne faut pas, comme Sorel ou Vandal, n'entendre qu'une cloche, la cloche de la « coalition européenne ». Il y a beaucoup de sons de cloches dans des crises politiques de cette gravité, et pour être juste et vrai, il faut tendre l'oreille à toutes.

D'abord, le mariage de Napoléon avec Marie- Louise assurait le salut immédiat de l'Autriche. Qu'on réfléchisse un moment à ce que lui eût réservé un mariage franco-russe : qui sait si ce n'eût pas été le signal de sa ruine définitive? Quelle place eût-elle gardée entre les deux puissants Empires de rOccident et de l'Orient? En vérité il n'est pas étonnant que Metternich se soit prêté de bon gré à l'alliance qui s'offrait. L'Empereur Napoléon sans doute ne songerait plus à détruire le pays de sa femme ; l'Autriche aurait le temps de respirer et de se refaire, pour quelque objet que ce fût, et, si elle y trouvait intérêt, pourquoi ne s'attacherait-elle pas sincèrement à ce système? On n'a pas le droit de dire d'avance que le mariage ne lui était qu'un moyen de reconstituer ses forces pour la vengeance : ses intérêts se confondaient-ils donc si absolument avec ceux de la Prusse ou de la Russie ? Otto

Page 1