Grand-Duc Nicolas Mikh., Relations..., V
I04 LE CONFLIT FRANCO-RUSSE (l8loi
lieutenant-général de l'Empereur en Hollande. Il fut procédé aussitôt à des nominations de Hollandais au Sénat, au Corps Législatif et au Conseil d'Etat en France ^ Le i5 août, Napoléon reçut aux Tuileries les députés de Hollande et les appela à prendre part aux efforts du « continent » pour abattre l'Angleterre. Des ordres furent donnés pour former en Hollande neuf départements français. La frontière française fut portée jusqu'à lEms ; des indemnités furent préparées pour les princes dépossédés.
Il y eut quelques « clameurs » à ^^ Amsterdam. Il y fut répondu par l'organisation de la conscription et de l'inscription militaire. Il y eut moins de clameurs, il n'y eut pas beaucoup plus de satisfaction.
L'effet en fut aussitôt très mauvais en Russie. Le tsar n'en dit pas un mot à Caulaincourt, Mais il y eut beaucoup de bavardages à Saint-Pétersbourg, surtout à la cour ; il y eut une vive sensation dans le public, effrayé d'y voir la paix pour longtemps impossible avec l'Angleterre.
Ce n'est pas pour cela d'ailleurs que la réunion constitutionnelle, c'est-à-dire définitive, fut retardée, mais par suite de vues ultérieures dont Sa Majesté projetait l'exécution ; comme récrivait Champagny à Caulaincourt le i4 novembre : « Les Villes Hanséatiques sont comme une dépendance de la Hollande ; depuis longtemps elles sont à la France. L'Empereur veut les réunir à l'Empire. Sa Majesté réunira, en même temps, une grande partie du Hanovre qui sera détachée de la Westphalie, et l'Empire s'étendra jusqu'à la mer Baltique puisque Lubeck lui appartiendra. Le pays d'Oldenbourg sera englobé dans cette réunion ; sans doute, son prince ne sera pas dépouillé de sa souveraineté, mais il sera souverain comme on peut l'être quand on est enclavé dans un grand Empire et soumis à ses lois de douanes. Gardez le silence, monsieur,
I. Corr. de Napoléon, XXI, i8. — Cf. Marquis de Caumont La Force. V Architrésorier Lebrun gouverneur de la Hollande [1810-1813).
sur ce projet ; mais faites-nous connaître votre opinion sur la manière dont il sera vu en Russie, et comme la disposition relative au pays d'Oldenbourir ne sera pas agréable, préparez-vous à adoucir l'impression de peine et peut-être de mécontentement que lors de l'événement elle pourra faire naître. Par exemple vous pourriez représenter que cette extension de l'Empire sera avantageuse au conmierce de Russie... L'Empereur prend l'engagement d'établir un canal de communication entre la Baltique et le Rhin. Déjà ce c^nal est commencé ; il existe entre Lubeck et l'Elbe, mais il faut l'agrandir et le perfectionner. L'Empereur réunira ensuite l'Elbe au Weser, le Weser à l'Ems et lEms au Rhin. Cet ouvrage pourra être achevé en un petit nombre d'années. Ses résultats seront immenses. La Baltique sera enfm libre ; si les flottes ennemies y pénètrent encore elles ne pourront empêcher les exportations qui par les canaux intérieurs se feront de tous les rivages ; les bois, les chanvres, les fers, les suifs de Russie nous arriveront en siirelé. Celte mesure sera donc particulièrement avantageuse à la Russie en établissant d'une manière invariable ses relations avec l'Europe occidentale '. »
Le i) décembre. Champagny adressa un rapport on ce sons i\ l'Empereur. Il fil encore valoir la nécessité de détruire toute la contrebande qui se faisait par les Villes Hanséatiques : il importait, selon lui, à la gloire et à la prospérité de toutes ces villes d'être réunies à l'Empire, mais définitivement, et non pas seulement jusqu'à la paix, donc ^ur un sénatus-consullo ; car on sait que les réunions par sénatus-consulte avaient ui\ caractère immuable, avaient, pour ainsi dire, le signe de rélernilé.
S adressant aux députés des Villes Hanséaliques, l'Empereur leur lit aisément comprendre que, ^>oiir assurer leur
I. \ff. Kir., Corr. Jf HtasU, W i5i, ^^ aî>7, ivao ; 14 uov.-i^ déc. i8io. — Lhrr. df Napol/on, XXI, îoS-lho.
indépendance menacée par l'Angleterre, il était nécessaire de les réunir au Grand Empire.
La réunion de la Hollande et des Villes Hanséatiques fut donc accomplie ; pour éviter toute solution de continuité, elle fut complétée par celle du Hanovre, d'une partie de la Westphalie et du grand-duché de Berg. Le Mecklembourg fut aussi un moment menacé et obligé de prendre quelques mesures douanières analogues à celles du blocus. Ainsi la Suède était rejointe et la Russie assiégée.
Tout s'arrangea assez bien, et la plupart des princes dépossédés se montrèrent bons princes. Ce fut plus délicat pour r Oldenbourg, dont l'héritier avait épousé la grande-duchesse Catherine. On prit quelques précautions particulières. Bâcher y fut envoyé. Il n'eut pas de succès. Le duc d'Oldenbourg déclara que son seul vœu était « de conserver son Duché et de pouvoir le transmettre aussi intact à son successeur qu'il l'avait reçu ; que sa famille était établie depuis près de mille ans dans cette contrée, qu'elle lui était devenue personnellement chère par l'attachement inébranlable dont ses habitants n'avaient cessé de donner des preuves si touchantes à toute sa maison; que ce lien indissoluble qui faisait tout son bonheur lui inspirait le devoir de ne pas les abandonner, et que dès lors la possession d'un Empire ne pourrait pas le dédommager de la plus douce de ses jouissances » ^
Tout cela était fort sagement raisonné et fort généreusement senti. Mais le sénatus-consulte était déjà établi, du i3 décembre 1810, et il n'y avait plus rien à faire. La réunion fut effectuée le 22 janvier 181 1, et le duc d'Oldenbourg destiné, par compensation, au gouvernement de la principauté d'Erfurt. Le 3 février, la conscription y fut établie ainsi que dans les nouveaux départements des Bouches-du-Weser et des Bouches-de-l'Elbe.
I. kS. Etr., Corr. d'Allemagne, n° 741, f'^» 243 et s. — Id. Corr. de Russie, n° i5a, f^ 10.
Qu'allait penser la Russie? On s'en doutait. Caulaincourt fut invité à communiquer la chose : « Les termes du sénatus-consulte sont précis, écrivait l'Empereur; j'ai fait ce qui dépendait de moi en donnant au prince d'Oldenbourg une exacte et réelle indemnité \ » Le fait est que le jeu des indemnités était si aisé en Allemagne depuis dix ans, que Napoléon pouvait s'y croire autorisé.
Le tsar fut profondément blessé, surtout du manque d'égards. L'opinion publique en Russie y vit nettement une provocation. On annonça pourtant que le gouvernement se contenterait d'une protestation : c Quelle serait l'opinion de ma nation, disait Alexandre, si je ne réclamais pas, quand l'Europe, la France elle-même ont vu, dans cette prise de possession d'Oldenbourg, dans la conduite surtout qu'on a tenue à l'égard du prince, un soufflet donné à une puissance amie"? » Une protestation solennelle fut en efiFet adressée aux puissances par le cabinet de Saint-Pétersbourg.
Erfurt fut refusé comme insuffisant. Le colonel Tchernytchef, envoyé à Paris, essaya de lier la question d'Oldenbourg à celle de Pologne, toujours suspendue. Il laissa entendre plutôt qu'il ne déclara qu'on pourrait peut-être indemniser le prince avec des territoires varsoviens. L'Empereur le prit de très haut, affecta de croire que la Russie voulait prendre, au moins mutiler, le Duché de Varsovie. Il se prépara à le défendre, comme il avait défendu en i8o51a Bavière envahie par l'Autriche, en 1806 la Saxe envahie par la Prusse. Il était le défenseur de l'indépendance des nations.
Il tenait sa procédure de rupture ; car dès lors la France et la Russie n'étaient plus des « puissances amies » .