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LA RUPTURE ÉCONOMIQUE

Le système continental, tout en s'inspirant de préoccupations économiques, avait essentiellement un intérêt politique, puisqu'il s'agissait surtout d'isoler l'Angleterre pour la forcer à la paix. C'est dans cette intention que la Russie y avait donné son adhésion lors du traité de Tilsit.

L'article 27 de ce traité était ainsi rédigé : « Les relations de commerce entre l'Empire français, le royaume d'Italie, les royaumes de Naples et de Hollande et les Etats Confé dérés du Rhin, d'une part, et, d'autre part, l'Empire de Russie, seront rétablies sur le même pied qu'avant la guerre. » On était ainsi naturellement revenu au traité de commerce de 1787, et, par l'exclusion du commerce anglais, les produits français avaient trouvé en Russie un marché considérable : une des sources de la prospérité commerciale de la France sous le premier Empire.

Il est possible, et même utile, de distinguer deux phases dans l'application du système continental.

Ce fut d'abord en quelque sorte une guerre négative, qui consistait dans l'interdiction de toutes relations commerciales avec l'Angleterre : c'était l'Angleterre, effacée de la carte, isolée derrière la mer. Ce fut l'objet du Décret de Berlin, interdisant tout commerce et toute correspondance avec les Iles Britanniques et sur le continent tout commerce de marchandises anglaises. Ce fut encore l'objet du Décret de Milan, du 17 décembre 1807, qui considérait comme anglais tout vaisseau neutre qui avait touché un port anglais, et le traitait comme teP.

I. Cf. J. Holland Rose, The Continental System, dans Cambridge Modem Historj, IX, 368.

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Cependant, soucieux d'éviter à la France et même à l'Empire de trop grandes privations et de soutirer à l'Angleterre son numéraire or et argent, l'Empereur organisa ensuite le système des licences. Il n'a pas toujours été bien compris ; quelques-uns ont voulu seulement y voir un fléchissement du système continental en faveur de quelques individus bien en cour, et même de personnages de l'entourage impérial. En vérité, il avait pour objet de ruiner l'Angleterre en lui enlevant son or, car s'il était permis de lui vendre des produits français, il restait interdit de lui rien acheter. Le système faillit réussir, et l'Angleterre connut un moment une très grave détresse par privation de numéraire, et, si la guerre avait duré davantage, le gouvernement de Londres eût été peut-être réduit à merci \

Mais aussi le système des licences fut une occasion d'agiotages et de quelques scandales, où fut notamment mêlé le sieur Bourrienne, ministre de France à Hambourg. Et surtout, ces licences portant notamment sur l'exportation du blé, l'Angleterre se trouva sauvée de la disette par Napoléon lui-même. Elle perdit de l'or, mais elle eut du pain, et jusqu'à la fin de la guerre il lui resta assez d'or pour ache-ter du pain.

Sa résistance, que le système des licences pouvait écourter, en fut d'autre côté prolongée, car les phénomènes économiques ont des répercussions étranges les uns sur les autres. Cependant l'ouverture de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale aux vaisseaux anglais lui assurait un marché immense. Le Brésil fut alors comme une colonie anglaise, et elle eut en fait le monopole des denrées coloniales.

C'est alors que Napoléon fut amené à donner à sa politique économique une plus grande rigueur. Ce moment

I. Cf. Audrey Gunningham, British crédit in the last Napoleonic IFar ; Cambridge University press, 19 10.

correspond à l'échec des négociations de Morlaix, où, sous prétexte d'un échange de prisonniers, il y eut quelques pourparlers. Napoléon annexa donc la Hollande et toutes les côtes de la mer du Nord, jusqu'à l'entrée de la Baltique.

D'autre part, le 5 août 1810, il promulgua les tarifs de Trianon qui taxaient les denrées coloniales à do p. 100 de leur valeur. A ce moment il triomphait par la découverte du sucre de betterave : c'est un décret de mars 1 8 1 1 qui organisa méthodiquement la culture de la betterave à sucre. Tous ces tarifs furent énormes. Le coton d'Amérique fut frappé d'un droit de 8 francs par kilogramme ; celui du Levant, venant par mer, paya 4 francs, par terre 2 francs ; le sucre de canne,

3 francs par kilogramme ; le thé de Chine, 9 francs ; le café

4 francs. Ce sont ces chiffres qui font une moyenne de la valeur d'environ 5o p. 100 de la valeur des denrées; c'était des tarifs à peu près prohibitifs.

En outre, les décrets de Fontainebleau, 18 et 20 octobre 1810. ordonnèrent la confiscation et la destruction de tous objets manufacturés en Angleterre. Des quantités considérables de marchandises furent confisquées ainsi à travers tout le continent ; elles furent brûlées en masses, par exemple à Stuttgart, à Francfort, à Berne. L'émotion et l'irritation furent vives parmi les populations ; car beaucoup de fournisseurs naturellement subirent des pertes considérables.

Napoléon se trouva ainsi lancé contre l'Angleterre dans une politique de guerre à outrance, « thorough », comme dit M. Holland Bose : il croit être arrivé au moment d'en finir avec l'Angleterre, de lui porter le coup mortel.

Mais à cette date critique il faut que le système soit plus rigoureux que jamais, qu'il ne comporte aucune réserve ni exception. Il n'y faut aucune fissure par où puissent pénétrer les marchandises dont les bateaux anglais, le long de toutes les côtes, sont bondés. L'Empereur se fait fort de fermer hermétiquement le continent. Ses annexions récentes portent

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