LA RUPTURE ECONOMIQUE III
les frontières de l'Empire jusqu'à la Baltique ; au delà, le roi de Prusse est docile et met de l'empressement à appliquer les tarifs de Trianon ; d'ailleurs il est surveillé de près, et Rapp est gouverneur de Danzig. Au delà, la Russie alliée est fidèle au système. Même chose en Méditerranée ; toutes les côtes italiennes jusqu'au fond de la mer Adriatique sont sous la dépendance de Napoléon. La Turquie est douteuse depuis quelque temps ; mais il ne serait pas prudent aux commerçants d'y faire cheminer leurs marchandises ; et au delà on retrouve la Russie.
Mais la Russie, depuis le commencement de 1810, depuis le mariage autrichien, depuis l'échec de la convention polonaise, a moins de bonne volonté. Il y a beaucoup d'Anglais à Saint-Pétersbourg ; ils assiègent les salons, les conseils du gouvernement ; ils exploitent habilement la situation. Outre cela, les intérêts russes souffrent du système ; car, faute de concurrence anglaise, les produits manufacturés en France se vendent cher à travers tout le continent. En somme, la Russie n appliquait le système que par fidélité à l'alliance, et l'alliance n'est plus très étroite.
Le système des licences, qui était une dérogation au blocus, lui fut à cet égard une première occasion de discussion ; car elle n'avait rien à y gagner ; et si l'or anglais commença d'affluer en France, l'or russe y continuait aussi abondamment son chemin. Le change y était ainsi en fort mauvais état; beaucoup de marchandises manquaient, objets manufacturés surtout qu'on avait l'habitude de prendre en Angleterre et que le commerce français ne fournissait pas à d'aussi avantageuses conditions. Six cents navires anglais étaient là, tout le long de la côte de la Baltique, chargés de produits dont les Russes avaient le plus grand besoin.
La contrebande sévissait naturellement, Gaulaincourt à chaque instant y appelait l'attention du gouvernement russe.
Sur instructions de Paris, ses instances se firent plus vives
à l'automne de 1810. Il pria qu'on démasquât les navires anglais cachés sous des pavillons neutres ; il dut s'en occuper personnellement ; il réussit à faire confisquer des vaisseaux anglais dans les ports russes pour une valeur de 3o millions de francs, Tchernytchef à Paris était vivement pressé dans le même sens, L'Empereur écrivait à Champagny, à l'intention du gouvernement de Saint-Pétersbourg : « La paix ou la continuation de la guerre sont entre les mains de la Russie ; si elle veut sérieusement empêcher le commerce des denrées coloniales, l'Angleterre fera la paix avant un an,.. Mais jusqu'à présent elle a suivi des principes opposés; les marchandises coloniales qui ont paru à la dernière foire de Leipzig y ont été apportées par 700 chariots venus de Russie ; aujourd'hui tout le commerce des denrées coloniales se fait par la Russie,.. Tant que les marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse et en Allemagne, et qu'on sera obligé de les arrêter aux frontières, il sera bien évident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour faire tort à l'Angleterre ^ »
Survint le décret de Trianon. Sans que le tsar en eût été prévenu d'avance, Caulaincourt, le 3o octobre 18 10, d'ordre de l'Empereur, le pria de l'appliquer rigoureusement dans tous ses ports. La Russie devait-elle donc être traitée comme une province de l'Empire français ?
Roumiantzoff fit remarquer qu'il était obligé de tenir compte des intérêts russes, de la situation financière de la Russie qui n'était pas brillante ; payant tout très cher et vendant peu, elle perdait son numéraire, et le cours du change y devenait inquiétant. Rien déplus exact, quelles que fussent alors les dispositions de la Russie à Tégard de la France.
Alors le gouvernement russe fut invité à 'fermer tous ses ports aux vaisseaux américains, et surtout aux vaisseaux qui