Aff. Etr.. Corr. de Russie, vol. 132, f
Il6 LE CONFLIT FRANCO-RUSSE (1810)
ensuite celles de Lauriston ne traitent plus que d'armements, de mouvements de troupes.
Il ne reste plus qu'à voir le sens de cette poussée qui va jeter l'Empire sur la Russie.
LA BARRIERE DU DANUBE
N'ayant plus à ménager l'alliance française, le tsar était plus à l'aise pour pousser ses avantages en Orient et recueillir les bénéfices de l'état de guerre où il était avec la Turquie depuis 1806.
Tilsit y avait apporté quelque armistice, sans conclusion, aux négociations alors engagées. La campagne de 1809 avait été assez pénible, beaucoup de troupes russes étant retenues en Finlande, en Galicie. En juillet le Danube fut franchi, puis les Russes furent refoulés, et leur commandant en chef, le général Prosorowski, mourut. En décembre, Braïla fut prise, presque aussitôt perdue.
Au printemps de 1 8 10, le général Kamenski fut chargé de reprendre la marche sur Byzance, avec de nombreux renforts qu'il amena de Finlande. Cette fois, la poussée fut vigoureuse et parut décisive. En juin, il prit Silistrie et Tourtoukaï ; il envahit la Bulgarie et mit le siège devant Choumla, Le 7 septembre il remporta l'éclatante victoire de Batynia, qui lui livra Sistova, Rutchuk, Giurgevo, Nicopolis, toutes les forteresses du Danube. Si Choumla tombait, les Balkans seraient franchis, et Constantinople découverte. Qui empêcherait alors la Russie de résoudre à son gré et à son profit la Question d'Orient?
L'Autriche s'en inquiéta, plus que Napoléon lui-même ; car, chassée d'Allemagne et d'Italie, allait-elle être aussi bloquée dans la région du Danube inférieur, étouffée entre
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les Empires d'Orient et d'Occident? Une situation semblable à celle où elle se débattit après Magenta et Sadowa.
Metternich était en observation à Paris pour y entretenir la mésintelligence avec Saint-Pétersbourg. Ce fut lui qui essaya d'amener une intervention de la France contre les progrès russes, Champagny en écrivait à Otto, ambassadeur de France à Vienne, le 23 juillet 1810 : « Sa Majesté m'autorise à vous confier que lors des conférences d'Erfurt elle donna son consentement à ce que la Russie acquît d'un côté la Finlande, de l'autre les deux provinces sur le Danube. Ce consentement fut une conséquence de la conduite de l'Autriche, qui avait mis l'Empereur dans la nécessité de s'assurer de la Russie. Si donc l'Autriche regrettait aujourd'hui que ce consentement ait été donné, elle ne pourrait s'en prendre qu'à elle-même. Mais Sa Majesté ne peut le révoquer, Elle sera constamment fidèle à sa parole. Que les Russes acquièrent la Valachie et la Moldavie, Elle n'y veut mettre aucune sorte d obstacle. Dans le cas oij ils voudraient aller au delà, ce qui toutefois ne semble pas présumable, si l'Autriche en prenait de l'inquiétude, si elle était déterminée à s'y opposer et si elle agissait de manière qu'on pût compter parfaitement sur elle, alors elle pourrait confier à Sa Majesté ses inquiétudes et ses déterminations, sans crainte de l'y trouver indifférente. Yoilà, monsieur le Comte, ce que vous devez, non pas écrire, non pas même dire, mais laisser sagement entendre et comme soupçonner, de manière à faire naître des espérances sans que jamais on puisse dire que vous les avez données.
« P.-S. — M. de Metternich paraît rassuré sur les progrès des Russes, parce qu'il est persuadé qu'ils n'auront d'autres résultats que de leur procurer la Valachie et la Moldavie, et cette confiance lui vient de l'opinion qu'un mot de l'Empereur notre maître les empêchera d'aller porter leurs prétentions plus loin. Il est certain que l'Empereur n'est nullement disposé à leur permettre de s'établir au delà du Danube,
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qu'il ne consentirait pas même à ce qu'ils devinssent protecteurs de la Servie si celle-ci devenait indépendante. L'Empereur regarde le Danube comme la seule barrière qui puisse garantir l'existence de l'Empire ottoman, et il prend à la conservation de cet Empire le même intérêt que l'Autriche. Sur ce point (et, j'espère, sur tous les autres) l'Autriche et la France ne peuvent manquer d'être d'accords »
La position prise par Napoléon est donc claire autant que simple : rester fidèle à la convention d'Erfurt si les Russes se contentent de la Moldavie et de la Valachie ; s'ils franchissent le Danube, s'entendre avec l'Autriche pour les arrêter sur cette barrière. Ces formules s'appliquent à la condition du maintien de l'alliance franco-russe ; en cas de rupture elles comportent des corrections, la France reprenant naturellement sa liberté comme la Russie.
Mais justement, avec leur victoire de Batynia, les Russes étaient sensiblement au sud du Danube, sur le chemin des Balkans et de Byzance. Les conversations de Compiègne se multiplièrent sur le sujet entre Metternich et Napoléon ; nous y retrouvons le thème du Rapport de Talleyrand en octobre i8o5 ; Metternich le reprend du point de vue autrichien : il est dangereux de laisser les Russes même dans les Principautés ; ils pèseront lourdement de là sur toutes les destinées des Balkans. A Vienne, chez le vieux prince de Metternich, Otto n'entendait que déclamations sur le péril moscovite, « sur cet esprit de conquête qui depuis la Laponie jusqu'à la mer Egée menaçait de tout engloutir »". Le gouvernement autrichien affirmait « la nécessité urgente d'un concert entre la France et l'Autriche pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance moitié barbare qui pèse sur toute l'Europe et menace de la subjuguer ».