LA TRADITION HISTORIQUE DU TITRE IMPÉRIAL
L idée de l'Empire, comme son nom même, est née à Rome. Car la Grèce, au point de vue politique, ne connut que la cité ; elle essaya bien d'arriver à l'hégémonie d'une cité sur
L EMPIRE
les autres, de Sparte, puis d'Athènes, puis de Sparte encore, et de Thèbes ; elle connut beaucoup de Confédérations, elles furent toutes sans durée et sans valeur historique : au regard de Rome, une forme enfantine de Torganisation de la société humaine.
Rome fut d'abord la cité, mais bientôt la cité maîtresse, la cité capitale d'Empire, Gapitoledu monde. Car elle eut de bonne heure le plus remarquable instrument de conquête que l'antiquité ait connu, la légion. Il y a, à la base de toute entreprise impériale, une organisation de suprématie militaire, une force qui s'impose sans contredit ; car dès qu'elle est balancée, il n'y a plus d'empire, il y a équilibre.
La conquête romaine fut l'occasion de violences qui répandirent la terreur pendant plusieurs siècles dans tout le monde méditerranéen. « Il n'est point dans toute l'histoire, a écrit M. Ernest Lavisse, d'Etat plus étroitement égoïste que la cité romaine, point de conquête où il ait été employé plus de violence et de perfidie que la conquête romaine ; mais lorsque le monde eut été soumis par les armes, il prit conscience de son unité, de la majesté de Rome personnifiée par César : l'Empire romain devint alors une façon d'être de l'humanité ^ . »
On ne peut s'empêcher d'appliquer cette phrase, dans une certaine mesure, à la conquête napoléonienne ; mais elle n'a duré que quelques années, et non plusieurs siècles, et elle n'a pas eu le temps de devenir « une façon d'être de l'humanité ». Cependant nous reviendrons là-dessus, car l'œuvre de la conquête napoléonienne est loin, même aujourd'hui, d'avoir achevé ses efi'ets.
Rome conquérante inventa la « province », c'est-à-dire en propres termes ce qui a été conquis par la victoire, et qui par là a perdu toutes libertés. Le proconsul y règne, il a
I. Préface de James Bryce, Le Saint-Empire Romain Germanique, p. V.
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tous les pouvoirs entre ses mains, pour assurer l'ordre et organiser la prospérité publique dans la paix. Puis toutes les provinces, également sujettes, furent fondues dans TEmpire ; tous les proconsuls devinrent les légats de César et d'Auguste, et ce fut le premier grand système historique de domination universelle : « L'Empire romain est légitimement universel, puisque le pieux Enée, ancêtre du divin Jules, a hérité de l'Asie par Assaracus et Creuse, de l'Afrique par Electre fille d'Atlas et par Didon, de l'Europe par Dardanus et Lavinie « (Dante) ^
Et cette domination universelle apparaît aussitôt comme une mission. La prédication virgilienne le proclame :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
« Souviens-toi, Romain, que tu as à gouverner les peuples. » L'Europe est « ordonnée », organisée par l'Empire: elle jouit par lui de toutes les prospérités de la paix. « pax romana ». Ce qui est en dehors de cette paix, de cet empire, n'existe pas, n'a pas d'histoire, n'a pas de nom, perdu dans les ténèbres de la barbarie.
Et c'est pourquoi sa place est si grande, incomparable, dans l'histoire des hommes : <( L'Empire romain, écrit James Bryce, fut impérissable (comme tradition), parce qu'il était universel, et que, lorsque son pouvoir eut cessé, sa mémoire resta un objet de vénération et d'amour pour les peuples dont il avait détruit l'indépendance, mais en épargnant les faibles alors qu'il écrasait les forts, en accordant à tous l'égalité des droits et en ne fermant à l'ambition d'aucun de ses sujets le chemin des honneurs^. »
Pourtant l'histoire fut sévère pour les premiers Empereurs, Tacite et Suétone pour les Tibère et les Néron. C'est qu'ils ne les connurent que par leurs crimes et leur despotisme ;