I. Ernest Denis, L'Allemagne de 1789 à ISIO, p
SITUATION) EN 1810 i65
celles de Schill et de Brunswick. L'Allemagne n'était pas si absolument guérie du « cosmopolitisme » qu'on l'a dit * : Gœthe s'entendait fort bien avec Napoléon à Erfurt, et Jean de Muller était un serviteur dévoué du roi Jérôme. Il y a eu de tout temps au fond de l'âme allemande des sentiments humanitaires, et peut-être même aujourd'hui serait-il possible de les retrouver.
Les Allemands sentaient les bienfaits des principes de la Révolution. Ils étaient un peu honteux de leurs vieilles et naïves institutions politiques ; ils avaient un grand désir d'organisation. Ils avaient Tadmiration naturelle de l'Empereur; pour l'avoir vu même de loin, « ils en gardaient une sorte d'éblouissement... Devant ce génie souverain, lésâmes s'inclinaient efifarées, et toute pensée de révolte paraissait une sorte d'impiété "^ ». — « C'est plus qu'un homme ! » s'écriait un ministre du grand-duc de Berg. Et ceux d'entre eux qui eurent l'honneur de le servir sur les champs de bataille, en restèrent comme envoûtés, et vingt-cinq ans plus tard ils ne parlaient encore qu'avec une émotion orgueilleuse « de notre grand empereur et généraP ». Voilà des sentiments populaires plus probants que ceux que l'on pourrait déduire de l'échaufiFourée de Schill, ou des discours de Fichte, ou des élucubrations d'Arndt.
Les avantages de l'administration napoléonienne étaient réels, et se manifestaient dans tous les détails de leur existence. Car ils sortaient d'une pesante servitude et surtout d'une oppression intellectuelle où leur cerveau avait été jusque-là comme emmuré. Ils savaient, sous cette domination étrangère, ce que c'était que la liberté, si paradoxal que cela semble au premier abord ; ils vivaient, dit encore M. Denis,
I. Emile Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, II, 383-
•2. Ernest Denis, L' Allemagne de 1789 à 1810, p. 273-274.
3. Cf. Aussi colonel Sauzey, Les Allemands sous les aigles françaises .
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dans ft un air plus large circulant dans un horizon plus ouvert' » : — Plus de douanes intérieures, la liberté absolue des transactions ; une administration régulière, soucieuse des intérêts généraux ; les villes transformées, les vieux quartiers abattus, pour donner de l'air, de la lumière ; les communications sûres à travers tout le pays, sur de belles routes et des chemins bien entretenus ; — la petite propriété multipliée, immense bienfait, par la vente des biens ecclésiastiques, le paysan propriétaire : un bouleversement général de la propriété foncière au profit du plus grand nombre ; une révolution telle que l'Allemagne n'en a pas subi depuis de plus importante : en ce sens il y a encore deux Allemagnes, celle qui a connu le régime français, et celle qui lui demeure étrangère; on sait ce qu'est celle-ci, l'Allemagne des hobereaux; on sait le mal qu'elle a fait. Ainsi les campagnes allemandes commencèrent de jouir d'une prospérité matérielle jusque-là inconnue. Comme les villes, elles avaient perdu du pittoresque ; mais les petits en sont peu touchés ; ils apprécient davantage le bien-être de la vie quotidienne.
La lassitude viendra sans doute. On voudra être débarrassé du despotisme militaire, des exactions, des réquisitions souvent dégénérées en brigandages. On souffrira du blocus, de la conscription. Mais cette lassitude sera surtout révélée ou suscitée par la victoire des alliés. Si la domination napoléonienne avait duré pendant quelques générations, dans la paix générale imposée à la Russie et à l'Angleterre, le blocus et la conscription disparus, qui soutiendra que l'Allemagne ne se fût pas habituée à sa condition nouvelle ?
Napoléon en poursuivait le dessein avec assurance ; il avait dit dans une lettre à Louis que la principale fin de sa politique avait été de « dépayser l'esprit germanique ». C'est pourquoi la constitution de la Confédération du Rhin n'entra