‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 113 sur 235 · I . A. Sorel. \[l · texte numérisé non relu

I . A. Sorel. \[l

LES TRAITES DE FONTAINEBLEAU ■l'^'j

votre passion plus que guidés par le désir du bien général. »

Godoy racontait lui-même cette scène à l'ambassadeur de France ; on n'est donc pas obligé d'en admettre l'authenticité; du moins ce récit tendait à prouver ses excellentes intentions à l'égard de la France.

Pour être à même de mieux la servir, il se fit donner de nouveaux pouvoirs. Il était déjà généralissime; par décret royal du i3 janvier 1807, il se fit nommer grand-amiral d'Espagne et des Indes; il eut le rang d'Altesse Sérénissime, avec les honneurs et les prérogatives des Infants. Pepa Tudo, avec laquelle il était toujours dans les meilleurs termes, fut faite comtesse de Castelfiel'.

Le 26 juin, il fut nommé commandant et inspecteur de la maison militaire du roi. « On s'accorde, écrivait Beauharnais, à considérer cette charge comme la plus importante de toutes celles que -cumule ce prince. » Il profita de l'autorité de ces fonctions nouvelles pour écarter de la cour les amis du prince des Asturies, et l'on commença de se demander s'il n'avait pas la prétention d'éloigner du trône le légitime héritier : Charles I\ était vieux, souvent malade; Godoy pensait-il donc réserver la couronne à quelqu'un des jeunes infants, dont la naissance avait paru suspecte, et gouverner l'Espagne en son nom?

La cour de Madrid était désormais enveloppée dans une ténébreuse intrigue, qui ne pouvait manquer de faire le jeu de l'étranger.

Le 17 août 1807, l'ambassadeur Beauharnais écrivait confidentiellement à Champagny : « La conduite du prince est criminelle vis-à-vis de l'héritier présomptif ; on veut faire passer le jeune homme tantôt pour impuissant, et tantôt pour libertin. On fait courir le bruit qu'il est bête, faible, inhabile.

Le peuple l'aime uniquement : voilà son tort vis-à-vis de la reine et du généralissime.

« J'ai des raisons positives pour Assurer qu'il est droit, franc, religieux ; il aurait même quelque caractère s'il n'était pas affaissé par sa position. // sollicite à genoux la protection de l'Empereur, et ne veut accepter une épouse que de sa main. Le jeune prince a toute confiance dans la générosité du héros qui nous gouverne ; il fera absolument tout ce que voudra Sa Majesté. \oilà ce que je puis assurer positivement.

« Votre Excellence voudra bien garder cette lettre poar elle seule, c'est-à-dire sans être relatée dans les cartons des bureaux ; elle compromettrait le secret d'un jeune prince vertueux, opprimé, qui a osé se confier à ses risques et périls. »

A quoi Champagny répondit aussitôt : « C'est un des premiers devoirs de tout ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il apprend n'est pas chose qui lui appartienne ; elle est la propriété de celui dont il est le mandataire.

«... Votre lettre confidentielle renferme des choses très importantes, et tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas présentées avec plus de détail, et surtout que vous n'ayez pas fait connaître comment elles vous sont parvenues. Telle a été la réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir. Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez ? Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une certaine manière? // sollicite à genoux, dites-vous, la protection de l'Empereur : comment le savez-vous ? Est-ce lui qui vous l'a dit ou par qui vous l'a-t-il fait dire? Ces questions vous sont faites par l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion

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que j ai énoncée plus haut qu'un ministre ne peul avoir de secrets pour son gouvernement.

« Je vous invite donc d une manière pressante à entrer dans de grands détails sur cette importante communication et en général à indiquer les sources d'où vous proviennent des nouvelles d'un genre à n'être crues que sous preuve. Vous inspirez toute confiance, et on est Tort disposé à vous croire sur votre parole ; mais on veut être instruit ici autant que vous pouvez l'être à Madrid, et l'origine d'une nouvelle la fait mieux apprécier ' . »

Mais l'intrigue allait se précipiter dramatiquement.

En attendant, la rupture était consommée avec le Portugal. ^apoléon espéra à cette occasion gagner ou acheter définitivement le prince de la Paix. On se mit à parler en divers cercles, de façon à ce que le propos arrivât à ses oreilles, des droits que Godoy avait sur la couronne de Portugal : la démonstration pourtant n'eût pas été facile à fournir. Il y avait à Fontainebleau un agent secret de Godoy, don Eugenio Izquierdo. C'est avec lui que fut conclu le traité de Fontainebleau du aj octobre i8oj'.

G était le partage du Portugal.

Le nord de ce pays devait former le royaume de Lusitanie septentrionale, pour le jeune roi d'Etrmie ; le sud appartiendrait en toute souveraineté à Godoy, sous le nom de Principauté des Algarves ; Lisbonne resterait à la France jusqu'à la paix générale. La France occuperait immédiatement l'Etrurie. Les colonies portugaises seraient partagées entre la France et l'Espagne. Charles IV serait proclamé empereur des deux Amériques ; ainsi comme Napoléon luimême, il serait dès lors Majesté Impériale et Royale. Cela était pour lui plaire.

1. Aff. Étr., Corr. d'Espagne, vol. 671, f° 688 ; vol. 672, f" 23.

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