I. Mém. de Talleyrand, I, 4i2-4i3. — A. Sorel, YII, 3o
LA CONVENTION d'eRFLRT 3^7
politique outrée de Napoléon le conduirait à sa perte ; il voyait les difficultés péniblement vaincues dans le passé, les difficultés plus graves de l'avenir ; il se préparait à suivre sa poliliqpie. Certes il avait le droit de n'approuver point la politique de l'Empereur, quoique, même en Espagne, il l'ait servie sans réticence ; il avait même le droit de le dire à lEmpereur, au lieu de paraître l'approuver entièrement. En tout cas, il avait le devoir élémentaire de ne pas le trahir ; il avait le devoir plus haut de ne pas engager une action politique contraire aux intérêts de la France puisqu'elle a contribué à ses désastres. Car il ne faut pas jouer sur les mots, trahir Napoléon, c'était trahir la France.
Alexandre était parti le i4 septembre de Saint-Pétersbourg, avec Speranski, Roumiantzofif, Caulaincourt revenu pour la circonstance à ses fonctions de grand-écuyer. L'impératricemère avait essayé de le retenir, de lui montrer le danger d'une entrevue avec Bonaparte « dans une forteresse qui se trouve encore sous sa domination et gardée par ses troupes ». Il n'avait tout de même pas ces craintes, et puis il n'emmenait pas à Erfurt toute la famille impériale. La reine de Prusse lui adressait d'autres supplications : « Vous allez donc revoir Napoléon, cet homme qui, je le sais, vous fait horreur, comme à moi. Je vous conjure, ne vous laissez pas entraîner à rien entreprendre contre l'Autriche.., Au nom de Dieu, ne le faites pas..., et songez à sauver l'Europe. » Il entendait mieux ce discours.
Après deux jours d'arrêt à Kœnigsberg, il arriva sur la Yistule, y fut reçu par Lannes ; dès lors au milieu des troupes françaises, on s'arrangea pour qu'il ne vît que des régiments d élite : c'était pour lui faire honneur, et pour l'instruire. Quelques-uns lui faisaient escorte un moment, en route aussi vers l'ouest, puisque c'était le changement de front de la Grande-Armée, de la Prusse à lEspagne.
Napoléon de son côté partit de Paris le 23, précédé de Tal-
leyrand, accompagné de Champagny. Il arriva le premier à Erfurt, le 27 au matin. Il y avait pour le recevoir, au long du chemin et dans la ville un grand concours de populations curieuses, de souverains et de ministres humiliés, les hommages de toute l'Allemagne, parmi d'incessantes réclamations territoriales et de comiques querelles de préséance : « Je n'ai pas vu à Erfurt, dit Talleyrand, une seule main passer noblement sur la crinière du ]ion\ » A cet égard, Erfurt est la suite du congrès de Rastadt, du recès germanique de i8o3, de la réorganisation territoriale de l Allemagne après Presbourg ; non pas qu'il s'y puisse remarquer aucun nouveau remaniement ; il ne s'en rencontrera plus d'important jusqu'à la fin de l'Empire, Mais Napoléon s'y complut dans le spectacle de sa suprématie sur l'ancien Empire germanique.
Politique plus qu'orgueil, que de se montrer à Alexandre^ non plus, comme à Tilsit, parmi les camps, en pleine guerre, mais dans la paix féconde, parmi le cortège de ses vassaux, parmi les plus illustres représentants du génie allemand, les Goethe, les Wieland, Empereur de l'Europe, personnification toute-puissante de toute la civilisation occidentale : un moment remarquable de la carrière napoléonienne.
Mais il y a des ombres au tableau, des menaces sur l'avenir. Le 28 septembre, arriva à Erfurt le baron de Vincent, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté l'empereur François II. Que venait-il faire là ? Comme jadis à Varsovie, où nous avons vu ses excellentes relations avec Talleyrand, il était en mission d'observation : en ce temps-là, comme Haugwitz avant Austerlitz, il cherchait le moment où l'Autriche pourrait introduire sa médiation ou l'action de ses armes ; ici il voulait voir, de près, le caractère des rapports francorusses, connaître la mesure de linquiétude qu'il en fallait