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Sentant le besoin que Napoléon avait de lui, Alexandre demanda l'évacuation du grand-duché de Varsovie par les troupes françaises ; dès lors en efiFet, l'armée du grand-duché était suffisamment organisée pour pouvoir se passer d'une protection étrangère, et il était nécessaire que son indépendance fût garantie ; il est vrai que l'opinion polonaise le demandait aussi. Napoléon par suite ne résista point là-dessus, c'était si peu de chose. Varsovie fut en effet évacuée, et Davout fut ramené en arrière, au commandement de « l'armée du Rhin », qui devait tenir garnison à Danzig, Stettin, Magdebourg, Hanovre, Halberstadt, qui ne sont pas tout à fait sur le Rhin^

Du moins la Grande-Armée était « dissoute », selon les termes du décret impérial du 1 1 octobre ; elle s'en retournait décidément vers l'ouest. Napoléon promit de ne pas occuper à nouveau Varsovie, et il tint cette promesse jusqu'à la guerre de 1812. La puissance militaire de la France cessait de faire pression sur le flanc même de la Russie. Alexandre restait établi sur le Danube, et il éloignait Napoléon vers l'Elbe : avantages sensibles, et positifs ; très modestes, mais très supérieurs aux tractations de Tilsit.

Pour être agréable à la Prusse, dont il avait besoin, et pour achever de se dégager du voisinage français, il demanda l'évacuation des forteresses de l'Oder. Napoléon ne s'y refusa point ; il venait de promettre cette évacuation par la convention du 8 septembre, moyennant le paiement des dernières contributions de guerre par la Prusse ; il était disposé à y mettre quelque générosité ; mais il fallait qu'il fût sûr de l'Autriche ; par les garnisons de lOder, il tenait la route de la Moravie et pouvait tomber droit sur Vienne ; il ne voulait pas perdre sans garantie cet avantage stratégique, et nous sommes ainsi amenés au point le plus délicat des négocia-

I. Voirie décret (i'Erfurt, du 12 octobre 1808, «portant organisation de l'armée du Rhin » : Corr. de Napoléon, XVI, 549 et s.

LA CONVENTION d'eRFURT 36i

tiens d Erfurt, à ce qui leur donne leur unité et leur intérêt principal, la pression à faire sur TAu triche par l'alliance franco-russe.

Cependant Talleyrand avait repris la conversation avec le baron de Vincent. Il fît connaissance avec M, de Rouraiantzoff ; ils s'entendirent fort bien, semble-t-il, au point d'exciter l'attention de la police. « On s'agitait principalement, dit un bulletin du 4 octobre, de Fentretien que le comte de Roumiantzoff a eu avec le prince de Bénévent deux nuits de suite jusqu'à deux heures du malin. » Eminemment suspect, en effet !

Il semble, d'après les Mémoires de Metternich \ que Talleyrand établit le lien entre Roumiantzoff et Vincent, qu'il fit connaître à l'Autriche qu'elle n'avait rien à craindre de la Russie. Mais le gouvernement russe n'avait pas besoin de Talleyrand pour cette communication ; elle se pouvait faire sans lui, et en vérité elle était préparée depuis longtemps, et virtuellement faite avant Erfurt.

On peut admettre du moins que Talleyrand a encouragé la Russie à contenir Napoléon au lieu de le suivre dans les aventures de ses ambitions. On sait ce que Metternich raconte de la première entrevue de Talleyrand avec Alexandre P"" : « Sire, que venez-vous faire ici ? C'est à vous de sauver l'Europe, et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l'est pas. Le souverain de Russie est civilisé, et son peuple ne l'est pas ; c'est donc au souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français. » Nous ne garantissons pas l'authenticité de ce langage, aux formules si harmonieusement balancées, car il a passé par beaucoup de bouches et beaucoup d'écritoires, et il est possible qu'il y ait pris le bel arrangement qu'il garde dans l'histoire.

Il paraît aussi que le prince de Bénévent opposait les conquêtes de la France, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, aux conquêtes de l'Empereur, au delà de ces frontières naturelles, à quoi la France ne tenait pas. Et M. Sorel, qui rapporte ce propos \ en conclut que les alliés (?) ramenés au Rhin le passeraient et refouleraient la France vaincue jusqu'à Tancienne limite ; ce raisonnement ne s'impose nullement : on conçoit aisément une France établie sur le Rhin et respectée par toute l'Europe dans cette vieille frontière gauloise. Même sous Napoléon III, Bismarck l'eût admis"; à plus forte raison, les puissances européennes y eussent-elles consenti au temps du premier Empire : Napoléon avait mille moyens et il rencontra beaucoup d'occasions de consolider les frontières conquises par la République. Notons seulement, pour l'instant, que la politique de Talleyrand, en prétendant ramener la France au Rhin, la ramena aux frontières étroites de 1792.

Du moins Alexandre comprit qu'il pouvait avoir intérêt à se servir de son alliance avec Napoléon pour contenir le développement de la conquête napoléonienne, à faire intervenir l'Autriche comme une gêne pour l'Empereur des Français, à encourager ses armements, sinon ses desseins belliqueux, à dresser cette barrière qui, avec la Prusse sauvée, le protégeait des entreprises de la France. Et puis, lui qui avait tant à craindre de l'opinion de son peuple, c'est-à-dire de l opinion de la noblesse russe, il lui plaisait d'avoir pour lui l'opinion de l'Europe, c'est-à-dire l'opinion des gens raisonnables, des « gens ci\ilisés » de toute la société européenne, y compris la France, C'est peut-être en ce sens qu'il conviendrait de rechercher les traces de 1 influence que les propos de Talleyrand ont pu exercer sur le jeune empereur de Russie.

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