I. A. Sorel, VII
qui a tant de peine à se réaliser depuis un siècle. Mais un Napoléon heureux n'eût pas été si grand que le Napoléon de Leipzig et de Waterloo. Et puis où sont les conquérants qui se sont arrêtés d'eux-mêmes dans la conquête? Qu'il doit être difficile de résister à la tentation d une gloire toujours plus éclatante ! Facile à ceux qui ne sont pas des héros, de prêcher la modération dans la victoire !
L'entrée de l'Espagne fut ouverte à l'Empereur par Victor et Lannes. Le lo novembre, Victor vainquit l'armée de Blake et la rejeta dans les Asturies. Le 23, Lannes vainquit les troupes de Gastanos et de Palafox, et les refoula sur Saragosse, où il allait les assiéger et eux se défendre héroïquement. Le 3o, le col de Somo-Sierra fut forcé par une terrible bataille. Le 2 décembre. Napoléon parut devant Madrid.
Ville rebelle il dédaigna d'y faire une entrée solennelle ; il s'installa à ses portes, au camp impérial de Chamartin ; il y resta jusqu'au 22 décembre.
C'est de là qu'il lança, le 4 décembre, les fameux décrets par lesquels il essaya de gagner l'opinion : — Les droits féodaux sont abolis en Espagne. — Le tribunal de l'Inquisition est aboli, comme attentatoire à la souveraineté et à l'autorité civile. — « Considérant que les religieux des divers ordres en Espagne sont trop multipliés ; que si un certain nombre est utile pour aider les ministres des autels dans l'administration des sacrements, l'existence d un nombre trop considérable est nuisible à la prospérité de l'Etat, Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : Le nombre des couvents existant actuellement en Espagne sera réduit au tiers. Cette réduction s opérera en réunissant les religieux de plusieurs couvents du même ordre dans une seule maison. » — « Considérant qu'un des établissements qui s'opposent le plus à la prospérité intérieure de l'Espagne est celui des barrières existant entre les provinces, Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : A dater du i'^'" janvier prochain, les barrières
NAPOLÉON E>' ESPAGNE S-jS
existant de province à province seront supprimées. Les douanes seront transportées et établies aux frontières. »
« Espagnols, s'écriait l'Empereur dans une proclamation du 7 décembre, je vous avais dit que je voulais être votre régénérateur... Votre destinée est entre vos mains. Tout ce qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l'ai détruit; les entraves qui pesaient sur le peuple, je les ai brisées ; une constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue, une monarchie tempérée et constitutionnelle. Il dépend de vous que cette constitution soit encore votre loi.
« Mais si tous mes efforts sont inutiles, et si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne d'Espagne sur ma tête, et je saurai la faire respecter des méchants, car Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous les obstacles. »
Ailleurs encore : « La génération présente pourra varier dans ses opinions, trop de passions ont été mises en jeu, mais vos neveux me béniront comme votre régénérateur. Ils placeront au nombre des jours mémorables ceux où j'ai paru parmi vous, et de ces jours datera la prospérité de FEspagne \ »
Ces décrets et ces proclamations ne devaient pas avoir plus d'action sur les Espagnols que la constitution elle-même.
Bientôt il fallut se mettre à la poursuite de l'armée anglaise du général Moore, qui, établie en Castille, menaçait les communications de lEmpereur avec la France. On lui donna la chasse vers le nord, on le refoula, on le poursuivit vers la Galice. A Astorga, le 6 janvier, l'Empereur reçut de Paris des nouvelles inquiétantes ; il revint sur Yalladolid. Il
I. Corr. de Napoléon, Wlll, 89-90, io3, 109. — Cf. aussi P. Conard, La Constitution de Rayonne, p. 63-64.
y resta jusqu au 1 n pour donner les ordres nécessaires avant son départ. Le 24 ^ était rentré à Paris.
En son absence, en effet, si courte qu'elle eût été, trois mois, les affaires de l'Europe avaient continué de se modifier selon le mouvement qu'elles avaient pris depuis le commencement de cette pénible année 1808.
Malgré la présence de Roumiantzoff en France, la négociation avec l'Angleterre ne donnait aucun résultat. Le 28 octobre, Canning répondit à Cbampagny et Roumiantzoff que « les intérêts de la couronne de Portugal et ceux de Sa Majesté Sicilienne étaient confiés à la protection de S. M. Britannique ; que Sa Majesté était aussi engagée avec le Roi de Suède par des stipulations qui unissaient leurs conseils pour la guerre et pour la paix; qu'à la vérité, S. M. Britannique n'était encore liée avec l'Espagne par aucun acte formel, mais qu'elle avait contracté avec cette nation, à la face de l'univers, des engagements non moins sacrés, et qui, dans l'opinion de Sa Majesté, la liaient autant que les traités les plus solennels. » — « Sa Majesté suppose donc, concluait Canning. que les relations subsistant entre elle et la nation espagnole ont été clairement prises en considération, et que l'on a entendu que ce gouvernement, agissant au nom de Ferdinand VII, serait partie dans les négociations \ »
Cbampagny répondit le 28 novembre : « La proposition d'admettre à la négociation les insurgés espagnols ne peut être considérée, de la part du gouvernement français, que comme une insulte qui ne devait point trouver sa place dans une note qui doit avoir pour but, non d'irriter, mais de chercher à se concilier et à s'entendre. Qu'aurait dit le gouvernement anglais, si le gouvernement français eût proposé d'admettre les insurgés catholiques d'Irlande? La France, sans avoir de traité avec eux, a eu aussi avec eux des rap-