I. A. Vandal. II, Sa
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parlait de briser TAutriche, de la mettre en pièces, d'en partager les dépouilles.
Enfin, après avoir préparé à grands coups la négociation nécessaire, Napoléon fît une proposition précise : il demanda à Roumiantzoff que les deux ambassadeurs de France et de Russie fussent ensemble rappelés de Vienne, non pas pour déclarer une rupture formelle avec l'Autriche, mais pour lui donner un avertissement auquel sans doute elle ne résisterait pas. Il est certain qu'une pareille démarche eût été particulièrement significative, et peut-être efficace. Roumiantzoff répondit qu'il lui fallait en référer à son souverain.
Cependant Alexandre, sentant approcher un moment délicat, redoublait de prévenances à l'égard de Caulaincourt, se déclarait résolu à respecter scrupuleusement, et même à observer avec zèle les conditions de lalliance, s'y affirmait tout dévoué, disait aussi son amour pour la paix. Et si Caulaincourt prétendait que justement il fallait imposer la paix à l'Autriche, en lui parlant avec sévérité, en la mettant en présence d'une sorte d'ultimatum des deux alliés, le tsar n'était pas de cet avis ; il estimait que la brusquerie et les menaces ne pouvaient qu'exaspérer l'Autriche et la pousser aux résolutions irréparables, qu'il fallait la ménager pour ne lui donner aucun prétexte à un coup de tête.
Et, notamment, son opinion fut qu'un rappel concerté des ambassadeurs ne pourrait que déchaîner aussitôt les hostilités. Il proposait donc une démarche difiFérente : les deux cours adresseraient ensemble à l'Autriche une note dans laquelle elles la blâmeraient de ses préparatifs belliqueux, lui en montreraient le danger, et lui rejetteraient la responsabilité des conséquences qui pourraient résulter d'une agression de sa part. C'est en ce sens qu'il écrivait à Roumiantzoff une lettre oiî il est permis de voir la pensée essentielle du gouvernement russe :
« L'empereur Napoléon est intéressé à connaître d'une
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manière positive les intentions de k cour de Vienne. Il veut qu'on obtienne d'elle une réponse catégorique, et, au cas qu'elle ne soit pas satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies intentions de T Au triche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions, gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre pour beaucoup dans la conduite que tient 1 Au triche . Est-ce en la blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui nous est essentiel d'éviter ? Mon opinion serait donc que la note fût sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances tranquillisantes pour la cour de Vienne... Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche, car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel dont nous ne pouA'ons pas ne pas nous ressentir^ .»
Napoléon considéra naturellement ce projet dénote comme anodin, et d'une inefficacité certaine. Il l'accepta pourtant, en principe, par condescendance pour la Russie, et aussi pour garder un contact étroit avec elle. Mais il demanda que la note conjointe fût conçue en des termes positifs qui appel-
I. A. Vandal, II, 39-40, d'après les Archives de Saint-Pétersbourg.
leraient forcément, par oui ou par non, une réponse nette : à cette condition, il renoncerait à son premier dessein d'un rappel simultané des ambassadeurs.
Donc il arrêta la « grande démarche » à des formules d'une absolue précision : — L'Autriche devait être invitée à désarmer; moyennant quoi, la France et la Russie lui garantiraient l'intégrité de son territoire. « Je me flatte encore, écrivait Napoléon au roi de Saxe, que, lorsque l'Autriche verra les armées françaises et russes prêtes à envahir son territoire, elle acceptera la garantie que l'empereur de Russie et moi lui offrons de l'intégrité de son territoire ; qu'elle désarmera, se replacera dans une situation tranquille, et, par là, rendra le repos à l'Europe \ »
Napoléon estima que l'initiative de cette démarche devait être prise par la Russie, en apparence pour lui donner satisfaction puisque c'était elle qui avait proposé une intervention purement pacifique ; d'ailleurs l'initiative de la Russie aurait évidemment à l'égard de l'Autriche un caractère plus amical, constituerait une pression moins blessante, car ce n était pas contre la Russie qu'étaient dirigés ses armements.
Mais Roumiantzoff ne voulait faire à l'Autriche nulle peine, même légère ; il ne voulait pas que la Russie lui infligeât l'humiliation de désarmer sous la menace, si discrète qu'elle fût. Et puis, il craignait un piège, delà part de Napoléon, et il n'avait peut-être pas tort; il craignait que Napoléon ne voulût lier étroitement la Russie à sa politique : car si la Russie portait la parole à Vienne au nom des alliés, et que la réponse de l'Autriche fût négative, comme on pouvait s'en douter, c'est à la Russie que ce refus serait adressé, et alors la Russie ne risquait-elle pas d'être entraînée la première à la guerre ; c'est ce que le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne voulait pas ; et il ne pouvait pas l'avouer à Napoléon.
I. Corresp. de Napoléon, XVIII, 282 : en date du 21 février 1809.
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Comme la situation devenait parliculièrement délicate, Roumianlzoff annonça tout à coup son départ. On s'en étonna, il n'avait pas laissé entendre qu'il fût si prêt de quitter Paris. Il donna divers prétextes, que sonsouverainle rappelait, qu'il n'y avait plus rien à espérer de la négociation annoncée avec l'Angleterre, que le plus urgent était d'assurer la paix du continent, et qu'il serait mieux placé à Saint-Pétersbourg pour agir sur l'Autriche d'accord avec l'empereur Alexandre. Et il hâta ses préparatifs de voyage. C'était comme une fuite.
Le jour où il allait partir, ses chevaux attelés, Champagny courut chez lui, put le voir un moment, lui annonça qu'un traité venait d'être conclu entre l'Angleterre et la Turquie, que l'ambassadeur d'Autriche à Constantinople y avait activement contribué, qu'il y avait donc connivence déclarée entre l'Autriche et l'Angleterre, et que ce ne pouvait être en Orient qii'au détriment des intérêts russes. Roumiantzoff apprit ainsi la paix des Dardanelles; il n'en fut pas ému. Désormais il redoutait moins sur le chemin de Byzance les entreprises de l'Autriche que celles de la France, Il se mit en route le i4 février.
Au même moment, 1 1 février, le prince de Schwarzenberg arrivait à Saint-Pétersbourg, chargé d'une mission extraordinaire du gouvernement autrichien. L empereur Alexandre essaya de retenir l'Autriche, évidemment prête à entrer en campagne; il insista sur la double garantie territoriale que la France et la Russie étaient prêtes à lui offrir. Il était « trop tard ». Schwarzenberg donna quelques assurances vagues, de pure courtoisie, de quoi entretenir les sympathies de la cour russe pour la cause autrichienne. Il n'était venu que pour obtenir le concours, au moins moral, de la Russie, pour voir jusqu'où elle pousserait l'observation de ses engagements avec la France. Il ne semble pas qu'à cet égard il ait été mécontent de son voyage.
Driaiit. — Tilsit. 26
Cependant le printemps venait. Dès le début de mars, les armements autrichiens redoublèrent, de nombreuses troupes furent mises en mouvement et concentrées sur la frontière de la Bohême ; il y eut dans toute la haute société de Vienne une agitation extraordinaire, la fièvre des combats : l'instant était venu des grands événements. Les hostilités étaient évidemment sur le point de commencer. Décidément l'Autriche allait attaquer.
En ce cas, les traités signés par la Russie avec la France l'obligeaient à lui donner tout le concours de ses forces. Napoléon écrivait alors au roi de Wurtemberg : « Mon histoire avec la maison d'Autriche est celle du Loup et de l'Agneau, et Votre Majesté trouvera qu'il serait par trop plaisant qu'on voulût, dans tout ceci, nous faire jouer le rôle de l'agneau. » Assurément, Napoléon n'avait aucunes dispositions pour tenir ce personnage. Il lui convenait beaucoup mieux de montrer les dents.
Le 2 mars, Champagny eut avec Metternich un entretien assez vif. « Est-ce que vous voulez nous faire la guerre, Monsieur l'ambassadeur ? — Si nous avions voulu vous faire la guerre, dit Metternich, nous n'aurions pas attendu ce moment; avant le mois de janvier, nos troupes auraient été sur le Rhin, — Cela n'eût pas été si facile, Monsieur de Metternich. Les moyens que nous avons à vous opposer en ce moment existaient au mois de janvier. — Mais l'Empereur était en Espagne. — Oui, mais en i8o5, vous étiez à Ulm qu'il était encore à Boulogne, et il n'est pas arrivé trop tard. » Et sur ce ton, fort longuement, les deux hommes échangèrent des propos pleins d'amertume : non pas qu'une telle conversation pût aboutir à quoi que ce soit ; elle ne portait sur aucun fait précis, elle n'était que de reproches envoyés d'un camp dans l'autre ; elle annonçait la rupture ^
I. Cf. Corr, de Napoléon, XVIII, 3o3-3o7. — A. Lefebvre, IV, ioo-io5.
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Donc le 5 mars, Napoléon fit demander formellement le concours militaire de la Russie; ce fut l'objet d'une dépêche de Champagny à Caulaincourt; il y annonçait les premiers mouvements de troupes ordonnés du côté français ; il y disait l'alarme universelle de l'Allemagne, déjà au point « que la cour de Dresde a fait demander à l'Empereur si elle pouvait quitter cette capitale et se rapprocher du Rhin; celle de Munich n'a pas manifesté moins de frayeur » . Dans ces conditions il faut que la Russie fasse aussi marcher ses troupes vers la frontière : « L'Empereur espère que la guerre n'en deviendra pas inévitable ; mais il juge essentiel de prouver à l'Autriche son impuissance de résister aux forces qui la menaceront, pour lui montrer la profondeur de l'abîme dans lequel elle court se précipiter. »
Il ne s'agissait que d'une pression suprême sur l'Autriche : que le gouvernement russe envoie seulement 40.000 hommes sur Dresde pour y tendre la main aux troupes françaises et la guerre peut être conjurée, et, si cet avertissement est vain, Français et Russes se rencontreront sous les murs de Vienne, et la question sera résolue d'un seul coup.
Caulaincourt annonça alors de Saint-Pétersbourg que l'empereur Alexandre se préparait à un voyage de quelques jours en Finlande. Ainsi RoumiantzofF, pressé de donner une réponse précise, avait jadis quitté Paris.
A cet embarras croissant de la politique russe, Caulaincourt gagnait pour lui-même un redoublement de prévenances. Il en vint à dîner plusieurs fois par semaine chez Sa Majesté, et il entendit les propos les plus obligeants à l'égard de la France et de l'Empereur : toute une campagne de séduction qui peut-être ne manqua pas tout à fait son but en la personne de Caulaincourt, mais qui au fond n'était que pour envelopper de bonne grâce le refus d'agir à fond avec la France.
Caulaincourt insistait pourtant de son mieux. On lui ré-
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pondait un peu dans son sens, qu'en effet l'Autriche était bien coupable, qu'elle méritait une bonne leçon, et que l'Empereur allait la lui donner de manière qu'elle en gardât un souvenir durable ; qu'on aurait bien voulu donner à la France un concours entier, mais que d'abord elle n'en avait pas besoin, étant de force à faire ses affaires elle-même, et surtout que l'action de la Russie se heurtait à de sérieuses difficultés.
On essaya d'abord de démontrer que la guerre qui s'annonijait ne rentrait pas dans le cas de l'alliance. Champagny, mis au courant, se contenta de rappeler l'article premier du traité d'alliance signéàTilsit : — Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies et Sa Majesté l'Empereur des Français, roi d'Italie, s'engagent à faire œuvre commune, soit par terre, soit par mer, soit enfin par terre et mer, dans toute guerre que la Russie ou la France serait dans la nécessité d'entreprendre ou de soutenir contre toute puissance européenne. Quel moyen d'interpréter une telle formule par l'abstention ? — Et la convention d'Erfurt en son article X, deuxième paragraphe : — Dans le cas où l'Autriche se mettrait en guerre contre la France, l'empereur de Russie s'engage à se déclarer contre l'Autriche et à faire cause commune avec la France , ce cas étant un de ceux auxquels s'applique l'alliance des deux empires. — Et Champagny continuait :
« Il est de toute nécessité qu'on n'aperçoive aucune vacillation dans les dispositions qui unissent les deux empires... L'alliance n'est rien si elle n'est pas cimentée par une confiance sans bornes. Il faut que les deux princes puissent compter l'un sur l'autre, avec une parfaite sécurité, et le repos du continent est détruit sans retour si l'intimité de l'alliance devient l'objet du plus léger doute. C'est à cette alliance que 1 Empereur a sacrifié celle des Empires turc et persan, dont l'un est actuellement livré aux Anglais et l'autre prêt à se
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jeter dans leurs bras. Qu'au moins ralliance serve à empêcher TAutriche d'en faire autant ! ^ »
Assurément, répondait-on de Saint-Pétersbourg; mais la Russie n'avait pas de ressources financières; elle allait être obligée sans doute de négocier un grand emprunt, peut-être à Paris. Elle avait trois guerres sur les bras, et très coûteuses : contre l'Angleterre, contre la Turquie, contre la Suède ; notamment en Suède, le roi Gustave IV venait d être détrôné et remplacé par son oncle le duc de Sudermanie : nouvelle préoccupation qui distrayait le gouvernement de Saint-Pétersbourg du conflit franco-autrichien où il eût voulu intervenir de toutes ses forces et de tout son dévouement.
Et comme Gaulaincourt insistait toujours, rétorquait assez facilement tous ces arguments sans valeur contre les traités, le tsar s'excusa sur les devoirs religieux de la Semaine sainte, sur les fêtes du mariage de la grande-duchesse Catherine, qui fut célébré en effet le 1 8 avril.
Ce jour-là, Napoléon arrivait à Ingolstadt, face aux armées de l'archiduc Charles.
La politique russe est dès lors de définition aisée. Aussi bien la société de Saint-Pétersbourg n'avait-elle pas cessé, depuis Tilsit, de se montrer réfractaire à l'alliance française; la guerre nouvelle, quoique provoquée pai" l'Autriche plus que par la France, lui était odieuse; car elle en pouvait craindre la destruction de l'Autriche, un agrandissement du grand-duché de Varsovie, donc une renaissance de la Pologne au flanc de la Russie. Dans ces conditions comment eùt-elle permis au tsar Alexandre de contribuer à une nouvelle victoire de la France?
Napoléon pourtant ne laissa au gouvernement russe aucun prétexte d'inaction. Il se déclara prêt à des engagements for-