‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 222 sur 235 · AfT. Étr., Corr. de Rome, vol. 943, f · texte numérisé non relu

AfT. Étr., Corr. de Rome, vol. 943, f

troupes françaises la bataille de Talavera ; elle demeura indécise; les Anglais s'attribuèrent le succès, et c'est à cette occasion que leur chef fut élevé à la pairie, sous le nom de lord Wellington. Des positions où il était ainsi établi, il menaçait de nouveau sérieusement le roi Joseph dans Madrid. Mais Soult, Victor, Sébastiani, accoururent avec des forces considérables, le repoussèrent devant eux, le rejetèrent en Portugal, donnèrent à Napoléon le temps et le moyen d"y porter un coup décisif.

Il peut paraître étonnant que Napoléon ne soit pas retourné en Espagne en 1810 pour en finir avec Tinsurrection. Il l'eût sans doute réduite. Mais il n'y attachait pas une importance capitale ; les destinées de sa conquête n'en dépendaient pas : ainsi les affaires du Tyrol avaient été réglées par le contre-coup de Wagram. Il savait bien qu'un coup vigoureux, frappé à l'endroit décisif, résoudrait tous les problèmes secondaires. Et l'Espagne n'était pas de ces champs de bataille 011 se joue le sort du continent.

Contre l'Angleterre en somme, il suffisait de maintenir le blocus : il était sûr avec cet instrument de la frapper en son point faible, dans ses intérêts. Il est vrai qu'elle commençait à en souffrir très fort, que ses ressources financières s'épuisaient, que ses vaisseaux de commerce erraient le long de tous les rivages européens pour y jeter les marchandises dont elle était encombrée, que son industrie arrivait à la situation la plus critique, que ses marins étaient très agités dans les ports. Il n'y avait qu'à laisser faire le temps.

Et déjà elle était vaincue par la défaite de ses alliés; elle n'avait plus d'alliés sur le continent. Il faut s'entendre : certes elle avait des alliés de cœur, de profondes sympathies, dans toutes les cours, parmi les aristocraties, dans la société des salons; mais non plus, ce qui importait davantage, dans la réalité des faits politiques, ni même dans la possibilité immédiate.

4;^ COCLUSION

Car Wagram avait mis fin à la coalition du continent : coalition constante depuis 180:"), c'est-à-dire depuis l'avènement de Napoléon à l'Empire, parce qu'elle était une coalition d'équilibre, garantie de l'indépendance de chacun ; coalition d'ailleurs toujours incomplète et incohérente, la troisième sans la Prusse, la quatrième sans l'Autriche, la cinquième sans la Prusse et la Russie ; coalition d'éléments discordants, plus faible de ses propres divisions que de la force même de l'Empereur : combien de fois Napoléon avait-il pu craindre l'unanimité qui eût été plus difficile à vaincre, et qui plus tard le vainquit! Qu'on se rappelle la veille d'Austerlitz, les lendemains d'Eylauet d'Essling!

Mais il avait des moyens meilleurs que la victoire pour empêcher à jamais la coalition véritable qui devait l'accabler ; car la victoire et la conquête l'entretenaient indéfiniment et la rendaient de plus en plus nécessaire : il n'y a pas de peuple qui consente à mourir.

Il ne voulut point d'alliance sur le principe de l'égalité, sans lequel il n'y a pas d'alliance véritable : en ce sens pourtant, les combinaisons les plus diverses s'offraient à son génie; et, sans risquer l'impertinence de lui donner la leçon, ce n'est que constater des traits évidents de la vérité historique que de relever les occasions d'alliance sincère, puisqu intéressée, que Napoléon avait eues à sa disposition ; ce n'est que définir sa politique.

La Prusse avait gagné à s'entendre dix ans avec la France, elle avait trouvé dans le Recès germanique de i8o3, imposé par Bonaparte, des avantages politiques et territoriaux décisifs, puisque Seeley a pu écrire très justement qu'il y avait en germe, dans cet acte, toute la Révolution allemande du XLx" siècle. C'est que l'ennemie naturelle de la Prusse n'était pas la France, mais l'Autriche ; elles se disputaient l'Allemagne ; Frédéric II lui-même avait marqué à la ligne du Rhin la limite des influences française et prussienne. Jusque

SOUS Bismark, la Prusse a admis la frontière du Rhin entre les deux grandes puissances.

L'Autriche et la Russie se querellaient depuis Zurich ; elles se rejetèrent la responsabilité de la défaite, et plus tard aussi celle d'Austerlitz; leurs intérêts étaient opposés sur le Danube inférieur comme en Pologne ; dans l'évolution qui commençait de tourner rAutriche vers les Balkans, elles étaient pour longtemps affrontées.

La Russie et la Prusse n'étaient pas moins divisées sur la question de la Pologne : il suffit de rappeler la politique de Czartoryski et le rêve que poursuivait Alexandre P"" de refaire l'unité polonaise à son profit.

Toutes les puissances du continent s'accordaient à reprocher à l'Angleterre son égoïsme ; elle payait leur sang versé de quelques guinées, mais elle n'agissait que là où elle pouvait gagner, à Copenhague, à Lisbonne, à Constantinople, à Alexandrie, en Amérique. Etait-elle venue au secours de ses alliés, au moment d'Eylau, ou d'Essling ? A quoi avait servi sa ridicule tentative de Walcheren, d'ailleurs si mal placée?

En vérité, il n'y avait pas de coalition ; il n'y avait pas d' « Europe ». Y en a-t-il une aujourd'hui?

Il y avait, comme il y a, diverses combinaisons possibles d'intérêts.

Napoléon pouvait fonder avec la Prusse une alliance solide et durable ; il n'avait qu'à continuer la politique du Comité de Salut public, du Directoire, du Consulat même ; il n'avait qu'à lui laisser l'Allemagne au delà du Rliin ; c'eût été pour la France la garantie définitive de sa frontière naturelle du Rhin. Il pouvait s'allier avec l'Autriche sur les mêmes bases, ou en lui laissant l'Italie ; il faut remarquer pourtant que cette combinaison était moins facile et moins viable, l'Autriche ayant gardé sur l'Allemagne et sur l'Italie des prétentions qui ne s'accordaient pas avec l'équilibre général. Ou

Page 1