Sorel, YII
LA NEGOCIATION LUCCHESIjNI-ZASTROW jg
coup avoir un régiment, aller au conseil... On a trouvé dans l'appartement qu'occupait la reine à Potsdam le portrait de l'Empereur de Russie dont ce prince lui avait fait présent. »
— « On voit dans toutes les boutiques une gravure de l'entre\'ue de Potsdam, qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel Empereur de Russie, près de lui la Reine, et de l'autre côté le Roi qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric ; la Reine elle-même, drapée d'un châle, à peu près comme les gravures de Londres représentent lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l'air de regarder l'Empereur de Russie. On ne conçoit point que la police de Rerlin ait laissé répandre une aussi pitoyable satire. Toutefois l'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner de cette scène scandaleuse \ »
Sur ce même tombeau de Frédéric II, l'Empereur prit l'épée du roi et Tenvoya aux Invalides.
Enfin il mit Luccbesini en rapport avec Duroc pour un échange de vues sur la possibilité de la paix, A ce moment, pour donner une nouvelle preuve de sa sincérité pacifique, Frédéric-Guillaume adjoignit Zastrow à Luccbesini pour donner un caractère officiel à la négociation et presser la signature.
Napoléon dicta ses conditions :
La Prusse abandonnera tous ses Etats à gauche de l'Elbe, moins ce qui y fait partie du duché de Magdebourg et de la Vieille-Marche de Brandebourg. — Elle renoncera à tous ses anciens rapports avec TAllemagne, et reconnaîtra tous les changements qui s'y sont opérés ou qui pourront s'y faire encore, notamment la réunion de tous les Etats de la rive gauche de l'Elbe et de la Saxe à la Confédération du Rhin,
— Elle fermera ses ports aux Anglais. — Elle garantira l'intégrité de l'Empire ottoman, et joindra ses troupes aux troupes françaises si la Russie entre en Moldavie ou\alachie.
I. 17* bulletin de la Grande Armée, Corr. de Art/)., XIII, 4o5.
4o lÉNA. BERLIN
— Elle paiera loo millions d'indemnité de guerre, 5o avant l'évacuation de Berlin, 5o avant celle de Magdebourg \
Il est bien vrai, comme on l'a dit, que le moment où nous sommes arrivés, marque « une crise décisive dans la vie politique de Napoléon"'' ». Songea-t-il, selon quelques propos qu'il tint plus tard à Sainte-Hélène, à refouler la Prusse sur la Pologne, à faire de Frédéric -Guillaume III un roi de Pologne, de la Prusse ainsi une barrière contre la Russie, un élément robuste de la Barrière de l'Est ? Il n'est pas nécessaire de s'arrêter à cette discussion, puisque cette idée ne se fixa jamais chez lui même en un commencement de réalisation.
Mais il pouvait fonder alors, et sans doute il y songea — si l'on s'en rapporte aux conditions précédentes — une paix solide, fondée sur une alliance intime et durable avec la Prusse, selon la tradition du Comité de Salut Public et du Directoire et même du Consulat, qui avaient fait de l'entente avec la Prusse un des éléments essentiels de leur politique extérieure.
Une telle politique, qui après léna ne dépendait que de l'Empereur, non seulement eût garanti à jamais à la France ses frontières naturelles du Rhin, mais lui eût assuré pour longtemps l'hégémonie de 1 Europe. Ainsi, plus tard, la Prusse après Sadowa devait fonder sa grandeur sur l'alliance de l'Autriche.
Mais avant tout il eût fallu pour cela laisser à la Prusse une véritable existence politique, admettre au moins en Allemagne une sorte d'équilibre. Napoléon, entraîné par l'orgueil d'une victoire trop facile, allait rompre, au contraire, définitivement avec la politique de l'équilibre et s'enfoncer dans la politique impériale.