I. Aff. Étr., Corr. d'Autriche, vol. 879, f
dans le sens de l'alliance avec la France, on accueillerait volontiers un plénipotentiaire comme le prince de Lichtenstein. » Et encore : « Quels que soient les sentiments et les vues secrètes de la cour de Vienne, il sera facile d'en avoir la mesure en pressant M. le comte de Stadion de s'expliquer sur la question de l'alliance. . . D'un jour à l'autre des négociations peuvent s'ouvrir avec la cour de Berlin \ » On sait qu'en effet des négociations s'ouvrirent avec la Prusse dans le même moment : jeu ordinaire à la diplomatie de Napoléon que de solliciter un gouvernement par la menace de s'entendre avec un autre.
L'Autriche, décidée à garder sa neutralité, sa liberté d'action, son indépendance véritable, regimba, multiplia ses armements, établit un corps d'observation de 80.000 hommes, sous le maréchal Collow^rath, à Egra, en position de tomber, soit sur la Saxe, soit sur la Bavière; 3o.ooo hommes furent concentrés en Moravie sous l'archiduc Ferdinand; d'autres troupes furent destinées à la GaHcie, et tous ces préparatifs guerriers furent poussés avec la plus grande activité.
Talleyrand prit un ton sévère. La Rochefoucauld reçut l'ordre, en date du 1 novembre, de demander la dissolution immédiate des corps autrichiens, étabhs sur les frontières : « Sinon, l'Empereur ne pourra se considérer que comme menacé et même attaqué par l'Autriche. » L'ambassadeur était invité à adoucir le plus possible les termes de son intervention, pour ménager lamour-propre du gouvernement de Vienne. Talleyrand écrivit d'ailleurs lui-même à M. de Stadion, montrant la situation équivoque qui résultait de ces armements, demandant que tout fut remis sur le pied de paix, priant le ministre autrichien d'écarter toutes défiances dès les premiers moments.
I. Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe, III, 5. — Aff. Étr., Corr. de Vienne, vol. 379, P^** 354, ^62.
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Stadion répondit par des assurances pacifiques, protesta que les armements de l'Autriche n'avaient rien d'extraordinaires, qu'ils étaient seulement une garantie de neutralité. Mais les préparatifs militaires redoublèrent.
Il y avait là, à l'aile droite, presque sur les derrières un grave danger pour les communications de la Grande- Armée, l'esquisse d'un plan semblable à celui qui avait abouti pour la Prusse au désastre d'Iéna. Il fallait absolument écarter cette pointe d'épée, avant de s'enfoncer en Pologne.
Napoléon rappela La Rochefoucauld; il n'avait pas à se plaindre de lui; mais il a paru, lui écrivait Talleyrand, que dans les circonstances du moment un militaire convenait mieux. Et il fut remplacé le 7 novembre par le général Andréossy, expédié d'urgence à Vienne, a en commissaire de désarmement, écrit M. Sorel, en porteur d'ultimatum, presque en avant-garde ». — « Il expliquera, disait Napoléon, que j'entends par être en paix n'être point menacé et ne pas voir l'Autriche profiter de tous les événements militaires pour être prête à me tomber dessus ^ . »
Andréossy partit aussitôt pour Vienne où son arrivée produisit une vive émotion; il remit ses lettres de créance le 20 novembre ; il eut sa première audience de l'empereur le dimanche 23, à midi.
Audience extraordinaire : l'ambassadeur, en se présentant, fit allusion à sa carrière militaire et s'éleva aussitôt à la plus haute éloquence : « Formé à cette grande école, disait-il, je n ai pu m'empêcher de reconnaître en outre, dans les événements dont nous sommes témoins, l'influence de cette Providence qui élève et abaisse à son gré les Empires et qui choisit pour ministres de sa volonté ces hommes extraordinaires qui apparaissent de loin en loin dans la suite des âges et déter-
1. Sorel, VII, 119. — Aff. Étr., Corr. de Vienne, vol. 379, f" 407.
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minent les grandes époques du monde politique et moral » .
Il était dès l'abord difficile à Tempereur d'Autriche de résister à une pareille argumentatioii. L'ambassadeur continua : « L'empereur Napoléon ne craint ni ses ennemis publics ni ses ennemis secrets : jugeant des intentions par les faits, il est trop habile pour ne point parvenir à démêler ces derniers, et à cet égard, Sire, il regretterait infiniment d'avoir à penser que les armements considérables que Votre Majesté a sur pied depuis le commencement des hostilités fussent préparés et disposés contre lui suivant les chances de la fortune. L'empereur Napoléon désire, je le répète, de vivre en paix avec Votre Majesté, mais dans une paix véritable, et peut-il'considérer comme une situation de paix, celle où il peut se croire menacé? Votre Majesté paraît avoir réuni sur les flancs de Tarmée française tout ce qu'elle a de forces raisonnablement disponibles, avec des moyens hors de toute proportion. Tranquille sur tous les points de la circonférence de son vaste Empire, un seul semble l'occuper, et c'est celui oij l'armée française, aux prises d'abord avec l'armée prussienne, qui a été dissipée comme par un coup de vent, ne tardera pas à se trouver engagée avec les troupes de la Russie.
« L'Empereur se demande ce que fait dans cette position une armée qui se dit conservatrice d'une neutralité qui n'est point menacée, bien mieux, qui ne peut pas l'être, qu'on n'a, je ne dis pas l'intention, mais qu'il n'est d'aucun intérêt de violer. » Et l'ambassadeur terminait en exprimant sa confiance en la sagesse et la probité de l'empereur François.
L'empereur François répondit par des phrases plus banales, qu'il n'avait pas d'autre intention que de maintenir une scrupuleuse neutralité, qu'il avait promis à l'empereur Napoléon de ne plus paraître parmi ses ennemis et qu'il tiendrait parole. Et Stadion écrivit à Talleyrand en affirmant sa
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bonne volonté et des dispositions « à réunir les intérêts réciproques sur une même base '■ » .
Or à cette date on venait d'apprendre la signature de l'armistice de Charlottenbourg, et on ignorait que le roi de Prusse ne fût pas disposé à le ratifier. C'est pourquoi l'Autriche put craindre que Napoléon ne s'alliât tout soudain avec la Prusse ou la Russie pour se retourner sur elle : car les alliances entre les ennemis de la France étaient toujours instables, et nulle coalition en vérité ne tenait.
Donc l'Autriche céda quelque peu à la vigoureuse pression de Napoléon; elle retira ses troupes, au moins en partie, de la Bohême, et les porta en Moravie et Galicie. Stadion en fit part à Andréossy, qui ne se montra pas encore satisfait : il fit observer en efifet au ministre autrichien que les mesures prises ne représentaient en somme qu'un changement de front, qu'Olmutz venait d être palissade et approvisionné pour six mois, que les Croates des Confins, qui ne marchaient qu'en temps de guerre, avaient été envoyés en Galicie; qu'il y avait ainsi une nouvelle concentration autrichienne dans la direction de la Vistule supérieure, « en sorte que l'Autriche allait se trouver en contact de territoire et en ligne, quant à son armée, avec la Russie et les troupes russes, et avec des intérêts communs ». L'ambassadeur parla « avec décence, avec force, mais sans déguisement », montrant qu'il n'était pas dupe.
D'autre part il écrivait à Talleyrand que le plus mauvais esprit régnait à Yienne dans toutes les classes de la société, qu'on sentait partout une intelligence secrète avec les coalisés, de lajoie quand les affaires de la France paraissaient malheureuses, de la tristesse dans le cas contraire : on comptait sur une alliance turco-russe, sur le concours des Espagnols et des Portugais ; on parlait d'une invasion de
I. Aff. Eir., Corr. de Vienne, vol. 379, f"" 435. — Lefebvre, Il[, 9.
So.ooo Espagnols sur Tarbes ; on répandait de méchants bruits sur la situation de Tarmée française, par exemple, qu'elle était décimée par la maladie. L'empereur lui-même eut un jour l'imprudence de demander ce qu'il en était à Andréossy, qui lui répondit : « Je n'ai que de bonnes nouvelles sur l'état de l'armée; au reste, rien ne fortifie plus la santé du soldat français que le grand air, les marches et la victoire. » — « Je me suis aperçu, ajoute l'ambassadeur, que ce dernier mot avait puni Sa Majesté de son indiscrétion ^ «
Napoléon avait obtenu quelque satisfaction ; il n'avait pourtant pas lieu d'être tout à fait rassuré.
C'est pourquoi le 1 8 novembre, au moment où venait d'être signé l'armistice de Charlottenbourg, il essayait de gagner l'Autriche par une tentation irrésistible. Plus fait douceur que violence. Talleyrand écrivait à Andréossy :
« Vous pourriez, dans vos entretiens confidentiels avec M. de Stadion, aborder légèrement la question d'un échange de la Gallicie contre la Silésie... On ne peut être insensible à Vienne à Tidée de ressaisir cette portion de l'ancien héritage de la maison d'Autriche qui a été l'objet de tant de regrets.
« Toute l'Europe a su dans le temps que la cour de Vienne n'avait participé en quelque façon que malgré elle aux partages successifs de la Pologne, particulièrement à celui qui a fait disparaître entièrement cette puissance; et en effet du jour où cet état intermédiaire a été anéanti, l'Autriche s'est vue placée vis-à-vis de la Russie dans un contact immédiat qui ne pouvait manquer de la soumettre plus ou moins à l'influence de cette politique extravagante qui gouverne le cabinet de Pétersbourg, et nous avons vu quels ont été pour l'Autriche les tristes résultats de cette influence. Il serait donc naturel de croire que la covu" de Vienne mettrait quelque intérêt à voir rétablir dans le nord de l'Europe un système