CHAPITRE II LA POLOGNE EYLAU
En allant plus avant vers l'Orient, Napoléon soulevait forcément la question de Pologne. La Pologne était son alliée naturelle contre la Prusse et la Russie, sinon encore contre l'Autriche ; l'armistice rompu avec la Prusse, elle lui fournissait un champ de bataille.
Il y avait longtemps d'ailleurs qu'il s'y intéressait, depuis le temps où il partageait Venise, au lendemain du partage polonais. Le scandale polonais avait eu plus de retentissement que le scandale vénitien ; et puis Napoléon avait réparé ce dernier en absorbant Venise dans son royaume d'Italie.
Quoi qu'il en soit, il semble qu'il ail songé de bonne heure à « venger la Pologne » , comme disait Bourrienne au commencement du Consulat ; mais ce n'était alors qu'une politique de sentiment. Cependant, dès le 23 brumaire an VIII, un attaché aux relations extérieures, le citoyen Bonneau, cidevant consul général et chargé d'affaires en Pologne, adressait, sur ordre qu'il en avait reçu, un Mémoire aux membres du pouvoir consulaire exécutif delà République. Il y notait les entreprises redoutables de la Russie.
Pendant vingt-cinq ans dans le Nord, il avait « pu observer les progrès croissants de cette puissance barbare, dont l'ambition vague et sans limite n'a point de terme connu, qui, après avoir réussi à asservir autour d'elle tout ce qui pouvait
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mettre obstacle à ses desseins, paraît n'aspirer désormais à rien moins qu'à étendre sa prédominance sur le reste de l'Europe, à l'assujettir, s'il est possible, à l'extravagante tyrannie de ses volontés, et, pour parvenir à ce but, cherche principalement à nous écraser, s'arme en ce moment contre nous de toutes les fureurs dun despotisme irrité à la fois de la domination que nous préparent nos triomphes, du danger dont la menacent nos principes, des bornes que nous ne pouvons pas manquer de mettre à ses prétentions. »
Et, pour assurer l'équilibre du Nord, pour sauver l'Europe de linvasion russe, le citoyen Bonneau concluait à la nécessité de rétablir la Pologne, de refaire en cette direction la barrière de l'Est. Il développait assez longuement son idée : on rétablirait la Pologne par rétrocession volontaire des puissances partageantes — ce qui demeurait fort aléatoire — ; on pourrait se contenter peut-être de leur reprendre les morceaux du troisième partage. — On fortifierait la Pologne ressuscitée par la fondation d'une royauté héréditaire au profit de l'Electeur de Saxe : Saxe et Pologne seraient à jamais réunies et ensemble incorporées au Saint-Empire qui trouverait dans cet agrandissement une compensation à la perte de la rive gauche du Rhin devenue française. — En cas de résistance de la Russie, on la briserait par une vigoureuse action mihtaire de la France et de la Turquie dont l'antique alliance devait être étroitement resserrée '.
Après Austerlitz, les Polonais avaient eu un moment d'espoir. Après léna, les temps de la délivrance étaien^ venus.
De Paris, le 23 octobre, M. d'Hauterive, le chef de la division politique au ministère des Affaires Etrangères, adressait à Talleyrand des « Considérations sur l'utilité du rétablis-
I. Aff. Élr., Corr. de Polocjtie, ^ol. 3^3 (1755-1806, Documents), fo» 494-5o4.
LA QLESTION DE POLOGNE Gcj
sèment de la Pologne, comme suite de la bataille d'Iéna. — Si Sa Majesté veut abaisser la Prusse, écrivait-il, cet objet ne peut pas être une matière de discussion ; elle rétablira le royaume de Pologne quand elle voudra et comme elle le voudra. — Si Sa Majesté veut conserver à la Prusse le rang qu'elle avait avant la guerre, le rétablissement de la Pologne est encore possible. Elle donnera au roi de Prusse la Poméranie suédoise et le Hanovre et lui retiendra en échange la Pologne prussienne et la Silésie. La Silésie deviendra ensuite un moyen déchange avec l'Autriche pour la Pologne autrichienne et le littoral vénitien. Le nouveau royaume de Pologne se composera ainsi des deux Polognes prussienne et autrichienne auxqueDes, par voie de négociation avec la Turquie, on joindra la Moldavie et la \alachie.
« La première dette du nouveau Roi de Pologne envers Sa Majesté sera de conquérir la Pologne russe et de compléter ainsi, sous le patronage du plus grand et du plus magnanime des Empereurs, Tancien et noble héritage des Jagellons.
« Dans cette combinaison, je vois la Confédération du Rhin comprendre la Hesse, la Saxe, la Pologne, et s'étendre du cours du Rhin jusque sur les bords de la mer Noire, ceindre l'Autriche par toutes ses frontières à l'exception de celle de Hongrie, opposer une barrière de fer aux irruptions moscovites, garantir la Turquie, couvrir la France, l'Italie et promettre un système de paix durable au monde. Alors la Confédération du Rhin prendrait le nom de Confédération d'Occident '■. »
On voit bien en tout cela qu'il s'agissait avant tout de refouler les Russes. Le Moniteur publiait de nombreux Mémoires, des proclamations dans le même sens, intéressait
I. Aff. Étr., Corr. de Prusse, suppl. n» i3 (1806-1811), f'^ i23. — Voir encore Corr. de Nap., XIII, 528. — M. Handelsman, Napoléon et la Pologne (1806-1807), p. i3.
de plus en plus l'opinion publique en France à la question de Pologne.
On ne s'étonnera pas de l'enthousiasme des Polonais après léna. Des légions polonaises avaient été formées, sous Zajontchek, le colonel Henry, pour attirer les déserteurs prussiens. Dombrowski, un compagnon d'armes de Kosciusko, puis Wybicki, avaient rejoint Napoléon à Dessau ; ils rédigèrent, le 3 novembre, une proclamation à l'adresse de leurs compatriotes : « Polonais, il dépend donc de vous d'exister et d'avoir une patrie ; votre vengeur, votre créateur est là... Agissez et prouvez-lui que vous êtes prêts à verser votre sang pour recouvrer votre patrie. Il sait que vous êtes désarmés, il vous fournira des armes. Bientôt Kosciusko, appelé par Napoléon le Grand, vous parlera par ses ordres. » La proclamation, approuvée par l'Empereur, eut un grand retentissement dans toute la Pologne, surtout dans la Pologne prussienne \ Car depuis le premier partage, le gouvernement de Berlin, « au nom de la civilisation », avait pris, dans les provinces qui lui avaient été successivement attribuées, les mesures les plus violentes contre la nationalité polonaise ; il avait pratiqué, comme de nos jours, une politique de germanisation à outrance, si bien qu'aucune classe sociale, ni nobles, ni paysans, n avait songé à se rallier à la Prusse. Aussi, dès les premiers jours de novembre, d'un seul élan la Pologne était soulevée jusqu'à Varsovie, se donnait à Napoléon.
Ce mouvement national fut diversement accueilli au quartier général français. Lannes, par exemple, n'aimait pas les Polonais, redoutait leurs variations, leurs habitudes d'anarchie, craignait de les voir se tourner ensuite contre la France, et peut-être trouverait-on chez Napoléon aussi des inquiétudes de cette nature.