‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 83 sur 235 · S. Tatistcheff, i · texte numérisé non relu

S. Tatistcheff, i

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Car Napoléon dès lors avait résolu la paix avec la Russie. L armée 'était lasse, imparfaitement remise des épreuves dEylau, pénétrée de nostalgie, impatiente daller enfin dormir sur ses lauriers. L'Autriche était toujours à craindre ; si la guerre continuait, si Napoléon s'engageait dans les plaines russes, elle pouvait tomber sur ses communications ; il ne fallait pas trop tenter l'archiduc Charles. Depuis Eylau, la mission du baron de \incent avait pour objet une proposition de médiation par un congrès général des grandes puissances : l'Autriche y pouvait trouver un prétexte d'intervention, en tout cas refroidir l'effet de Friedland.

Il fallait faire la paix, faire la paix vite, et avec éclat, pour faire tomber les armes de toutes les mains, de celles des belligérants ou de ceux qui se préparaient à l'être; et cela seul était un résultat d importance capitale, pour exploiter avant qu'il ne fût effacé le prestige de gloire renouvelé par la dernière victoire, pour consacrer toutes les conquêtes passées et donner la loi à l'Europe.

Le clair génie de l'Empereur conçut, avec son incomparable décision, que la politique de la paix était alors la politique nécessaire.

La joie fut grande chez les alliés au retour de Lobanof . Hardenberg mit son grand plan au net, se prépara au rôle de plénipotentiaire principal de la Prusse et de la Russie, écrivit à Duroc son admiration pour « le grand homme » et son dévouement ancien à une alliance étroite entre la France et la Prusse. Sa mémoire n'eût rien perdu à s'abstenir de telles démonstrations.

Pourtant l'empereur Alexandre lui-même n'était pas conquis au programme du ministre prussien; il craignait qu'il eût peu de chances de succès, et il fixait peu à peu ses propres idées sur les conditions de la paix ' .

I. Cf. S. Tatistclie£F, 139-144, d'après un Mémorandum du baron de Budberg, aux Arch. du Ministère des Aff. Etr. de Saint-Pétersbourg. —

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Il donnait un pieux souvenir au passé, demandait de nouveau une indemnité convenable pour les Bourbons de Naples, pour le roi de Sardaigne, l'évacuation du grandduché de Mecklembourg par les troupes françaises.

Il n'était pas disposé à se rallier à la politique du blocus continental, qui ne pouvait qu'être préjudiciable aux intérêts de la Russie, cliente nécessaire de l'industrie anglaise. Il préférait une entente avec les neutres, comme en 1780, comme en 1801, se souvenant que ce système avait donné à la Russie un grand prestige dans les cours du Nord.

Il attachait le plus grand intérêt à la reconstitution de la Prusse, au moins jusqu'à lElbe, non pas jusqu'au Rhin cependant, « vu que la Prusse, quoique nominativement rétablie, deviendrait alors nécessairement vassale de Bonaparte et serait par conséquent un instrument de plus dont il pourrait se servir contre la Russie ». En compensation de ces pertes à l'ouest de l'Elbe, la Prusse pourrait recevoir, par exemple, la Bohême; car il serait convenable de punir l'Autriche de la « duplicité avec laquelle elle avait agi envers la Russie comme envers la France ». En vérité, « les cours de \ienne et de Londres n'avaient-elles pas bien mérité, par leur conduite injustifiable, d'être abandonnées par la Russie? » Et sans doute Napoléon saurait reconnaître de quelque généreuse manière cette conduite de la Russie.

Ainsi, comme il l'avait lui-même spontanément offert, la Russie pourrait avoir la frontière de la Vistule. Ce serait comme une restauration de la Pologne, au moins en partie, sous la tutelle de sa grande sœur slave, la réalisation d une idée fondamentale de la politique russe, rêvée jadis par la grande Catherine, représentée depuis par le prince Adam

Voir aussi général Schilder, L'ambassade de Tolstoï à Paris (1807-11 p. 33-37, ^*^"^ ''^ '•i^''^ • Quelques idées qui pourront trouver place dans les instructions du négociateur russe qui sera chargé de traiter de la paix.

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Czartoryski, reprise plus tard par le congrès de Vienne en i8i5 et qu'on retrouverait jusqu'à nos jours mêmes'. Il y avait, dans cette idée politique encore vague, une sorte de satisfaction au principe des nationalités, en accord avec les idées révolutionnaires venues de France, et, semblait-il, avec la politique de Napoléon, l'homme de la Révolution. Mais peut-être Alexandre ne concevait-il pas nettement tout cela.

Quant à l'Orient, il ne s'y engageait qu'avec hésitation ; il le tenait au second plan de ses préoccupations actuelles, instinctivement soucieux de n'y pas attirer l'attention de son redoutable adversaire. Il était disposé à évacuer la Moldavie et la Valachie qu il occupait depuis l'ouverture des hostilités avec la Turquie, en novembre 1806. Il eût consenti à quelque conversation sur un partage éventuel de l'empire ottoman. Notons ces formules du mémorandum russe relatif à ces premières réflexions sur les conditions de la paix :

« Si l'on proposait une alliance, on répondrait que pour le moment il semblerait suffisant de faire la paix, mais que si à l'avenir 1 intérêt des deux nations l'exigeait, on pourrait resserrer les nœuds qui vont se former. Tâcher de cette manière qu'il s'explique plus clairement sur la Turquie. Ceci peut amener la conversation sur le rétablissement des empires d'Orient et d'Occident. Quelles seraient dans ce cas les limites des deux Empires ? »

En résumé, dans ces premiers linéaments de la politique russe à la veille de Tilsit, on notera des idées assez arrêtées sur la reconstitution de la Prusse tenue à l'abri de l'influence française, extrêmement vagues sur les affaires d'Orient ; les traités de Tilsit devaient avoir quelques-uns de ces caractères.

Mais les intentions d'Alexandre n'étaient pas encore celles

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