Correspondance de Napoléon, XV
LA REVOLUTION DE CONSTANTmOPLE 169
les réformes que Sélim avait commencé d'introduire dans le gouvernement de la Turquie. En particulier, il avait essayé de remplacer les janissaires, désormais inutiles et uniquement dangereux, par des troupes de nouvelle ordonnance ou du Nizam, et lors de la tentative des Anglais sur Constantinople, en février précédent, c'était les soldats du Nizam qui s'étaient le plus distingués sur les murailles de la ville.
Les janissaires, se sentant menacés, se mirent à protester contre cette pénétration des idées occidentales, et ils ne manquèrent pas de donner à leurs plaintes des raisons patriotiques. Ils sentaient dans le prestige de la France la force principale des idées nouvelles ; donc ils reprochaient au sultan son alliance avec la France ; ils excitaient l'opinion publique contre les ambitions qu'ils attribuaient à Napoléon : jadis il avait essayé d'enlever l'Egypte et la Syrie à la Turquie, et il n'avait été arrêté que par la défense des bons musulmans à Saint-Jean-d'Acre. Maintenant il menaçait l'empire ottoman par un autre côté; il avait des troupes nombreuses en Dalmatie sous le commandement du général Marmont; il cherchait à pénétrer en Serbie, en Valachie, sans doute, c'était lui qui excitait les Serviens à la rébellion ; sur la demande du sultan lui-même il envoyait 600 canonniers français à Constantinople. C'était déjà la Porte aux mains des Infidèles.
C'est pourquoi la colère d'Allah se manifestait avec éclat : les Wahabis s'étaient soulevés en Arabie ; ils avaient enlevé les villes saintes, La Mecque et Médine ; les pèlerinages étaient interrompus. Allah refusait les prières de ceux qui l'avaient abandonné '.
Cependant, sur l'invitation de Napoléon et sous l'impul-
I. Cf. Edouard Driault, La politique orientale de Napoléon; ch. v : La Rcvolulion de mai 1807 à Constantinople et le traité de Tilsit.
sion de Sébastiani, tout-puissant alors à Constantinople, le sultan avait ordonné sur le Danube inférieur une sorte de mobilisation de ses meilleures troupes ; des plans de campagne avaient été dressés et soumis à l'approbation de l'ambassadeur de France. Enfin le grand-vizir était parti pour l'armée avec la plupart des troupes du Nizam; il laissait le sultan à la merci de ses ennemis.
Lors de l'attaque des Anglais, le gouvernement ottoman avait appelé d'Asie Mineure des soldats irréguliers, ou yamaks, qui avaient été employés au service des batteries de la défense et qui s'y étaient bien conduits : ils étaient depuis restés à Constantinople. Pour régulariser leur situation et remplacer ceux que le grand- vizir avait emmenés vers le Danube, le sultan Sélim résolut de les verser dans le Nizam et il voulut leur en faire prendre le costume. Les janissaires leur en firent honte, les excitèrent contre une telle humiliation.
La révolte éclata le 2 5 mai, sous la conduite du chef des yamaks, Cabakchi-Oglou ; en quelques heures, les rebelles furent maîtres de la ville, campèrent devant le sérail, dictèrent leurs volontés.
Les ministres les plus impopulaires furent massacrés. Le 29 mai, le Nizam fut aboli, ce qui permet de fixer le vrai caractère de la révolution. Le 3i mai, le sultan Sélim fut déposé, non pas encore égorgé ; il fut remplacé par son cousin qui prit le nom de Mustapha IV.
Tout aussitôt les opérations militaires commencées sur le Danube furent arrêtées ; ce qui prouverait que la révolution n'avait pas été dirigée contre les Russes.
Sébastiani lui-même sentit que ces événements ne pouvaient être favorables à l'influence française ; il en exprima son sentiment dans sa dépêche du i" juin : « Mustapha n'a pas les lumières de son prédécesseur ; il amènera la fin de sa maison. Mahmoud, le dernier rejeton de la famille
d'Osman, est épileptique au dernier degré. La dynastie va s'éteindre naturellement ^ »
C'était l'opinion unanime alors que Fempire ottoman était à la veille de sa ruine, qu'il allait se dissoudre de luimême, qu'il n'était plus qu'une proie. Cela ne pouvait manquer de donner de l'intérêt aux impériales conversations de Tilsit.
Il n'y a pas lieu de refaire le récit de l'entrevue de Tilsit ; il a été magistralemeùt fait par Albert Vandal et les pages qu'il y a consacrées demeureront classiques ; il ne s'agit ici que de recueillir, derrière le décor, les traits qui permettent de fixer les caractères politiques de l'événement.
La première rencontre eut lieu, sur le radeau du Niémen, le 25 juin, à une heure ; elle dura deux heures et excita la curiosité universelle. On lit au 86*^ Bulletin de la Grande- Armée : « Le grand nombre de personnes de l'une et de l'autre armée, accourues sur l'une et l'autre rive pour être témoins de cette scène, rendaient ce spectacle d'autant plus intéressant que ces spectateurs étaient des braves des extrémités du monde ^. »
De cette conférence de deux heures, on ne sait rien, que cette phrase du même Bulletin : « On conjecture que la conférence a eu le résultat le plus satisfaisant. » On raconte que les premières paroles échangées furent celles-ci : « Sire, aurait dit Alexandre, je hais les Anglais autant que vous. — En ce cas, aurait répondu Napoléon, la paix est faite. ^) Il est permis, et même prudent, de rester sceptique à ce sujet.