‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 87 sur 235 · I. Arch. Nat., AF. IV, 1688, 5« dossier · texte numérisé non relu

I. Arch. Nat., AF. IV, 1688, 5« dossier

•2. Correspondance de Napoléon, XV, 373. *>

Sans doute Alexandre avait à se plaindre ou croyait avoir à se plaindre de l'égoïsme du gouvernement de Londres, et il n'avait pas dissimulé son mécontentement, à maintes reprises. Sans doute l'entente était mal établie entre la Russie et l'Angleterre, comme entre la Russie et TAutriche ; leurs intérêts étaient contradictoires sur beaucoup de points, et il n'y eut jamais entre eux, au moins jusqu'en 1 8 1 4 , de véritable « coalition » . Jusqu'à la fin du règne de Napoléon , il y eut encore moins de coalition contre lui que contre Frédéric II ; il n'y eut pas même une coalition de cotillons.

Cependant il est difficile d'admettre que le tsar, spontanément, avant de connaître son partenaire, lui ait fait cette déclaration qui, du premier coup, affaiblissait sa position en révélant son isolement diplomatique, qui d'ailleurs eût été de sa part une impardonnable légèreté, une véritable trahison, à l'égard d'une puissance avec laquelle il n'avait pas cessé d'entretenir de bons rapports et dont il pouvait avoir besoin : car enfin il n'était pas sûr que la négociation qui s'engageait là aboutirait à la paix avec la France.

Croit on enfin que si l'empereur Alexandre avait ainsi parlé. Napoléon n'aurait pas publié une manifestation qui lui eût élé si avantageuse dans sa lutte contre son éternelle ennemie? Assurément il l'eût fait crier sur tous les toits.

On peut retenir des faits plus authentiques de ^entre^^Ie du radeau. Il fut entendu qu'un armistice serait conclu entre les armées française et prussienne et que Napoléon n'exigerait pas la remise des trois dernières places fortes du roi de Prusse, Graudenz, Kolberg et Pillau. L'armistice fut réglé le soir même et ratifié le lendemain.

Par contre il fut décidé que le baron de Budberg ne serait pas chargé de la conduite des négociations du côté russe ; Alexandre y consentit, et prouva de la sorte, peut-être un peu trop vit*, qu'il renonçait à sa politique d'entente avec les

autres puissances, et qu'il était résolu à se rapprocher du système français.

En quittant l'empereur de Russie, Napoléon écrivit à l'impératrice Joséphine ; a Mon amie, je viens de voir Tempereur Alexandre ; j'ai été fort content de lui ; c'est un fort beau, bon et jeune empereur ; il a de l'esprit plus que Ton ne pense communément. » Il faudrait peser tous ces termes, chacun a de la valeur. Retenons seulement que Napoléon jugeait Alexandre a fort jeune » et lui trouvait la sorte d'esprit qui convenait le mieux à ses desseins.

Le roi de Prusse n'avait pas été de cette première entrevue ; un témoin raconte que pendant ces deux heures il était resté à cheval, au bord de la rive, sans quitter un instant du regard le radeau où se décidait son sort, sans proférer un mot ; on le vit même un moment éperonner sa monture et la faire entrer dans l'eau, jusqu'au poitrail ^

Comme il avait été évidemment convenu, le tsar le présenta le lendemain à Napoléon. L'entrevue ne fut pas cordiale. Napoléon ne cacha point son mépris pour le roi et affecta le plus vif ressentiment contre la politique de son gouvernement. Il déclara sans ambages qu'il ne consentirait pas à voir le baron de Hardenberg : « Javoue que je suis vindicatif. Le baron de Hardenberg peut être un homme respectable ; mais il m'a offensé, moi et la nation française, par sa conduite envers mes ministres, et c'est comme s'il m'avait donné un soufflet à moi. » Il exprima le désir que les intérêts prussiens fussent confiés au maréchal de Kalkreuth, celui-là même qui avait signé la capitulation de Danzig. On pouvait donc s'entendre avec lui. Et comme Frédéric- Guillaume se montrait disposé, puisqu'on l'exigeait, à se séparer de Hardenberg, mais disait son embarras pour lui trouver un successeur. Napoléon daigna l'y aider, et

I. S. Tatistcheff, i54, d'après les souvenirs du prince WolkonsLy.

nomma Schulenburg, Zastrow, Stein.,11 ne connaissait pas le baron de Stein.

Quand on se sépara, Napoléon invita à dîner l'empereur Alexandre, mais non pas le roi de Prusse.

Napoléon n'avait pas plus à se plaindre de la Prusse que de la Russie ; on verra, dans cette réception, désagréable de parti pris, sa volonté arrêtée d'écraser la Prusse, ou du moins de mettre à haut prix les ménagements qu'on lui demanderait pour elle.

Le même jour, l'empereur Alexandre et sa garde furent installés dans la ville de Tilsit neutralisée et partagée entre les Français et les Russes ; néanmoins, Tilsit ayant été conquise par les troupes françaises, l'empereur de Russie était l'hôte de Napoléon. On lui organisa une entrée solennelle ; il fut accablé des attentions les plus délicates ; il en fut attendri, d'autant plus que Frédéric-Guillaume était laissé à Pic- • tupoenen ; le roi de Prusse n'eut qu'un pied-à-terre à Tilsit, dans la maison d'un meunier.

Il n'y a pas à revenir longuement ici sur les cordiales relations qui s'établirent aussitôt entre les deux souverains ; il y aurait peut-être beaucoup à dire sur la sincérité des sentiments qu'ils se témoignèrent. Il faut relire, dans le beau livre de M. Albert Vandal, leurs longues promenades à cheval, où. Napoléon s'amusait à laisser par derrière le malheureux Frédéric-Guillaume ; les amitiés entre les officiers-généraux des deux armées, par exemple entre le grand-duc Constantin et Murât ; les interminables « soirées nocturnes », où, après avoir éloigné le roi de Prusse sous prétexte de s'aller coucher, les deux « amis » se retrouvaient pour deviser en cordiales confidences.

On se représente volontiers les deux impériales silhouettes, l'une plus courte et trapue, l'autre plus élégante, allant et venant des heures à travers les rues de Tilsit, dans les nuits d'ailleurs courtes de ce commencement de juillet.

LES ENTRETIENS DE TILSIT lyS

Il semble qu'on les entende échanger les propos les plus variés, de la campagne d'Egypte, de ladministration de leurs empires, de leurs soucis et affections domestiques ; de la mort récente du « petit Napoléon » de Hollande, qui oblige Napoléon à se préoccuper de l'hérédité de sa couronne, à admettre la pensée d'un second mariage. Aussi sans doute il leur arrive, à ces maîtres du monde, de s'intéresser à l'équilibre du continent, à la paix tant désirée, condition première du bonheur de leurs peuples, d'envisager à cet égard toutes hypothèses, en généralités encore « vagues et fuyantes », comme dit M. Vandal, où, loin de la politique mesquine des intérêts immédiats, des « amis » peuvent se laisser aller à quelque abandon ; coups de sonde jetés par l'un et par l'autre à travers leurs ambitions respectives ; tentatives de séduction mutuelle, a-ton dit, jeux d illusions, où le plus illusionné des deux ne fut pas le tsar de Russie, écrit M. Sorel, qui croit que Napoléon se laissa prendre par la vanité aux caresses et aux compliments d'Alexandre ^ Nous verrons bien. Mais d'abord il ne nous semble pas que Napoléon ait été si facile à prendre, et il suffit de connaître Alexandre, de lire, par exemple, sa correspondance, récemment publiée, avec sa sœur la grande-duchesse Catherine, pour se persuader que ce jeune empereur n'était pas de taille à tromper Napoléon ; les faits que nous dirons achèveront cette conviction.

Le principal épisode de cette période des entretiens de Tilsit fut la fameuse comédie du « Décret de la Providence ^ ». On connaît cette histoire que M. Vandal rapporte d'après une lettre de Savary, du 4 novembre 1807, qui la tenait du tsar Alexandre lui-même, auprès duquel il se trouvait alors en mission : pendant une revue, Napoléon aurait reçu des dépêches de Constantinople et les aurait communiquées au

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