Sorel. VII
2. Albert Vandal, I, 78. — Voir aussi Holland Rose, II, i3o, note.
tsar en disant : « Voilà un décret de la Providence, qui me dit que l'empire turc ne peut plus exister. » C'était la nouvelle de la Révolution de Mai. Nous avons vu plus haut que Napoléon connaissait cette révolution le 24 juin, avant d'avoir vu le tsar.
Alexandre ne racontait peut-être cela à Savary, en novembre suivant, que pour lui rappeler que Napoléon avait luimême envisagé l'hypothèse d'une destruction de l'empire ottoman et pour décider le gouvernement français à la politique du partage.
Quoi qu'il en soit des circonstances de l'événement, toutes réserves faites sur la mise en scène, on peut admettre qu'il fut beaucoup question, entre les deux empereurs, de la situation politique qui résultait de la Révolution de Constantinople. Que le décret fût providentiel, ou seulement impérial, il parut naturel au tsar que Napoléon renonçât à soutenir la Turquie qui ne se soutenait plus elle-même, qu'il se prêtât à examiner l'éventualité d'un partage, qu'il parlât éloquemment de rejeter « ces barbares » en Asie, de délivrer enfin l'Europe de la barbarie turque. Napoléon ne parlait plus de la délivrer de la barbarie russe.
Et l'imagination mystique d'Alexandre se complut à cette idée de la fin de la Turquie, de la renaissance de l'Empire d'Orient, de la restauration de la croix grecqpie sur la coupole de Sainte-Sophie, de la réalisation de tous les rêves de la sainte Russie depuis Ivan III et Sophie Paléologue jusqu'à la grande Catherine. Paul i*'", son père, n'avait-il pas fondé les plus merveilleuses espérances sur l'amitié du Premier Consul ? Et lui-même, Alexandre, n'était-il pas destiné par la Providence à l'accomplissement de ces promesses séculaires ? Son nom d'Alexandre n'avait-il pas ce sens ?
Napoléon dut prendre plaisir à exciter ces rêves, qui lui permettaient de pénétrer toute la pensée du jeune empereur, et d'arrêter en conséquence ses propres desseins.
Il se refusa naturellement à toute précision ; les rêves perdent leur beauté à se fixer en formules diplomatiques ; et les destinées de l'Orient valaient des réflexions plus longues ; on en reparlerait dans une autre entrevue, à Paris ou à Pétersbourg.
Un éclair de lumière parmi ces nuages, parmi ce mystère attirant que Napoléon soufflait à l'imagination d'Alexandre : rentrant dans son cabinet après une conversation particulièrement vive avec l'empereur de Russie, Napoléon s'écriait, en présence de Méneval son secrétaire, qui le rapporta depuis : « Constantinople ! Constantinople ! Jamais ! C'est l'empire du monde ^ ! » Eclairé par les faits postérieurs et par toute la carrière de Napoléon, on verra dans ce cri une des formules essentielles de sa conception impériale. Peut-être y trouverons-nous plus tard la cause profonde de la campagne de Russie en 1812.
En attendant, le mirage de l'Orient était dressé, en un prestigieux décor, devant les yeux éblouis de l'empereur de Russie. La négociation de Tilsit était bien amorcée. On pouvait passer aux affaires sérieuses.
Le moment d'histoire où nous sommes arrivés est d'une importance exceptionnelle.
Napoléon y pouvait sans doute fonder pour longtemps la paix, et son hégémonie sur l'Europe, et la vraie grandeur de la France. Dans ce système, la Russie eût remplacé à elle seule, et avantageusement peut-être, l'ancienne barrière de TEst, la grande formule diplomatique de la monarchie des Bourbons. Ainsi, observe M. Tatistcheff, eût été réalisée, dans l'intérêt des deux puissances, la pensée de Pierre le Grand : la France et la Russie eussent pour longtemps donné la loi à l'Europe.
I. On est étonné que M. Albert Sorcl place cette exclamation dans une conversation avec l'Empereur Alexandre. Il semble qu'une telle invraisemblance ne puisse pas supporter un moment d'examen. Cf. Thiers, VU, 654. — A. Sorel. VII, 179.
Dkiault. — Tilsit. 12
Pour obtenir de tels profits, Napoléon pouvait laisser ouvert ou ouvrir devant la Russie le chemin de Byzance, partager avec elle la domination de l'Orient, reconstituer pour elle et lui laisser la Pologne, sa sœur de race, selon le principe de l'unité de la race slave, dans le temps où il travaillait, inconsciemment ou non. à l'unification territoriale et politique de l'Italie et de l'Allemagne. Et cependant il eût fait rayonner sur 1 Europe la civilisation moderne issue de la Révolution française.
Ne rêvons pas. Ces idées ne sont peut-être jamais passées par son esprit.
Il lui eût fallu partage/^ donc renoncer à l'empire. Or il ne voyait dans ses dernières victoires et dans les négociations engagées à Tilsit, que le moyen de continuer la construction de son empire, de VEmpire^ qui n'admet pas de partage.
De la même manière, il eût pu jadis garder, et pour longtemps Talliance de la Prusse ; mais il eût fallu lui laisser l'hégémonie de l'Allemagne ; or il n'admit jamais la conception de l'équilibre, il n'eut que celle de l'empire.
Comme il avait refusé l'Italie à l'Autriche, l'Allemagne à la Prusse, il refusa l'Orient à la Russie, et la volonté de l'Empire le conduisit à Moscou.
Les négociations de Tilsit eurent un caractère exceptionnel, unique dans lliistoire. Napoléon en écarta les intermédiaires, ministres plénipotentiaires et froides notes protocolaires. Il les conduisit lui-même, par conversations avec l'empereur de Russie, à mesure des impressions produites. La personne d'Alexandre, qu'il ne tarda pas à bien connaître, entra dans les combinaisons de sa politique. Les traités de Tilsit sont son œuvre personnelle ; nulle part on ne le retrouve aussi parfaitement.
Malheureusement, nous ne pouvons pas reconstituer ces scènes en leur intégrité. La science historique est toujours
infirme par quelque côté ; les événements du. passé n'ont-ils pas leurs principales causes dans des documents oraux qui, parce qu'ils sont oraux, nous échappent ? Limite infranchissable à la vérité partielle que nous voulons atteindre, invitation aussi aux interprétations ingénieuses et dangereuses. L'histoire n'est pas une science exacte : c'est une condition de sa beauté.
« Nous serons l'un à l'autre nos propres secrétaires », disait Napoléon à Alexandre, Mais ces secrétaires ont été négligents ; ils ont écrit peu de notes et ne nous les ont pas toutes laissées. Aussi sommes-nous obligés à une particulière prudence. En essayant de définir « l'air de Tilsit », comme disait plus tard Alexandre, il nous faudra nous garder de toute interprétation des gestes, ou des paroles ailées. Comme Napoléon lui-même dans l'interprétation du traité, il nous faudra nous tenir rigoureusement à « l'air noté » , c'est-à-dire aux textes, qui sont à peu près tous dans la correspondance de Napoléon, et dans la partie de la correspondance d'Alexandre qui a été publiée par M. TatistchefF.
Voici les textes que nous avons :
Une note de Napoléon à Alexandre, du 3 juillet ' : « Monsieur mon Frère, j'envoie à Votre Majesté Impériale deux petites notes sur Corfou et la rive gauche de lElbe, afin de bien tirer au clair un malentendu qui paraît avoir eu lieu dans notre conversation. Je lui envoie également un projet de traité patent divisé en cinq titres : le premier concernant le rétablissement de la paix ; le second, les cessions que je fais par considération pour elle ; le troisième, les choses qu'elle reconnaît par considération pour moi ; le quatrième, tout ce qui est relatif à la Porte, et le cinquième, ce qui est dispositions générales. A ce premier traité est joint un traité d'alliance qui restera secret pendant tout le temps que Votre