LIV. III, CHAP. Vî
tutionnelâ ; mais il ne voulut laisser prendre de force à aucun parti : il les appelait ou les repoussait tour à tour , et ce système fut désigné sous le nom de système de bascule.
C'est dans cette situation politique qu'un crime horrible vint frapper la France de stupeur : le duc de Berry fut assassiné. L'assassin , nommé Louvel , n'avait pas de complices : il n'en aurait pas trouvé parmi les Français; seul il avait médité son projet, seul il l'exécuta. L'instruction, au surplus , ne laissa aucun doute à cet égard. Cependant les ennemis des nouvelles institutions s'efforcèrent de rattacher cet attentat à l'esprit de 1 793 , et à un vaste complot conçu ou favorisé par les défenseurs des libertés constitutionnelles. On accusait enfin les doctrines libérales d'avoir enfanté le crime. Ces déclamations mensongères ne trouvèrent d'écho que parmi ceux qui avaient intérêt au rétablissement de l'ancien ordre de choses. La France les repoussa. Le gouvernement résista aux menaces et aux séductions. Le roi luimême donna l'exemple de la fermeté , et prouva la confiance qu'il avait en la nation, en ne lui imputant pas une action dont Tatrocité l'avait révoltée. Le ministre Decazes, qui servait de point de mire aux accusateurs , et à l'administration duquel on reprochait le malheur du prince, ne
392 NAPOLÉOIf ET l'eUROPE.
quitta le portefeuille qu'avec des mai:ques éclatantes de la munificence royale.
Toutefois les royalistes,» et j'ai dit ce que j'entendais par ce mot, les royalistes ayant échoué dans leur projet de détruire ce qu'ils appelaient la queue de la révolution , essayèrent d'arracher quelques pièces de l'édifice social : ils obtinrent qu'il fut mis des restrictions à la liberté individuelle et à la liberté de la presse , garanties par la charte.
Ces mesures rigoureuses furçnt prises dans uu moment de deuil , dans un de ces moments où l'on se croit environné de dangers, et où l'on agit avant que de réfléchir; et la passion égare toujours : mais on devait croire que ces mesures de circonstances n'auraiient qu'une existence éphémère, et que les lois de l'état seraient à l'abri de toute attaque.
Cependant quatre mois après le fatal événement * parut sur les élections une loi qui renversait les bases sur lesquelles reposait notre système électoral. Les collèges furent divisés en deux classes, ceux d'arrondissement et ceux de département. Les électeurs les plus
' L'assassinat du duc de Berrj est du i5 février 1820* Jj^ loi siir les élections eist du 29 juin.
Liv. III, CHAP. VI. 3g5
imposés curent voter dans les deux collèges.
La grande propriété obtint donc la haute main sur les élections; et comme la grande propriété appartient presque exclusivement à l'aristocratie,, et que l'aristocratie suit les impulsions ministérielles, il en résulte que le ministère appelle à peu près à la chambre des communes les hommes qu'il désire.
La présentation de cette loi aux chambres produisit une sensation pénible ; et comme ce n'était encore qu^un projet, les citoyens réclamèrent le maintien des lois qui étaient en harmonie avec le pacte social, tandis que le projet de loi établissait des catégories contraires à son esprit.
L'opinion publique ne pouvant pleinement se manifester par la voie de la presse, se manifesta par des acclamations qui retentirent jusque dans le sanctuaire des lois. Le peuple fit de l'opposition en personne; mais c'était la charte qu'il voulait défendre, c'était la charte qu'il invoquait*. ...
Cependant ce cri tout français fut frappé de
' S'il était besoin de nouvelles preuves de l'utilité de la liberté de la presse , on en trouverait ici une péremptoire.
Un hom^e de beaucoup d'esprit a dit que la liberté de la presse était pour le peuple ce qu'est la soupape pour une ma^ chine à vapeur.
394 NAPOLÉON ET t/EUROPli. ,
réprobation; on l'appela séditieux, on lui opposa les cris de viue le roi! comme si Ton pouvait séparer le roi de la charte , et compae si en voulant la charte on ne voulait pas le roi qui Ta donnée. Il était tout simple que les constitutionnels ne parlassent que de lai charte, puisque la charte seule était menacée; mais ils auraient crié vive le roi, si le roi eût été en danger.
On ne voulut pas s'entendre. L'autorité ne voulut pas réfléchir; elle vit une sédition, elle déploya l'appareil de la force, et mit en usage tous les moyens propres à amener cette sédition qui n'existait pas. Le peuple fut plus sage ; il fut maltraité, et ne se vengea pas.
Ce peuple, que l'on calomnia tant, est essentiellement ami de l'ordre et respectueux. Dans cette circonstance , il réclama tant que la loi ne fut qu'un projet; mais il se tut sitôt qu'elle eut reçu la sanction royale.
Le gouvernement se contenta de cette nouvelle loi pendant quelques années; mais lorsqu'il se crut fort il brava tout *.
Les affaires d'Espagne précipitèrent sa marche.
L'Espagne avait établi le gouvernement repré-
■ On n*oiiblie pas que par goUrermeiaent f ea^nds le ministère ?