‹ Napoléon et l'Europe, fragments historiquesChapitre 135 sur 139 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Il est très facile aux rois de TEurope d'être tranquilles, heureux, aimés, c'est de s'allier avec les peuples, et de satisfaire leurs vœu» et leurs besoins.

Il leur estaussi très facile d'échanger cette tranquillité contre des alarmes, ce bonheur contre des peines, cet amour contre des sentiments contraires, c'est d'adopter quelques individus, et de repousser les masses.

Il n'y a pas en Europe deux millions d'hommes à privilèges, de quelque robe qu'ils soient, et l'Europe compte plus de cent soixante millions d'habitants ; je n'y comprends pas ces barbares qui s'enivrent du sang chrétien.

Il s'agit de savoir si l'Europe est dans ces deux millions d'hommes, ou si elle se trouve dans les cent cinquante-huit millions qui restent. Il est des gens assez sirnples pour soutenir que la partie est le tout !

4o8 IVAPOLÉON BT l'eUHOPE.

La Russie est un pays de servage : le serf ne possède pas ; le territoire est aux nobles. Ëh bien ! dans cet état même la noblesse n'est pas la nation, car la nation n'est pas dans la terre ^ mais dans les individus. L'état ne se soutiendrait pas sans les serfs ; il se passerait des possesseurs des terres , car ceux-ci ne forment qu'une exception. L'état n'existerait pas sans la culture : le peuple est cultivateur, donc le peuple est utile ^ indispensable. L'état ne peut se passer de commerce pour les échanges de produits: le peuple est commerçant; donc le peuple est utile, indispensable. L'état ne peut se passer des fabriques , des arts, des métiers : le peuple est fabricant ^ artiste, artisan; donc le peuple est utile, indispensable. L'état ne prospère que par la production et la consommation , le peuple est producteur et consommateur; donc le peuple est utile ^ indispensable.

Mais la principale source de la richesse d'un état est dans l'agriculture. Pour que le peuple cultive, lui qui ne possède pas, il faut que le propriétaire lui permette de cultiver : sans doute; mais il faut remarquer que si la terre n'était pas cultivée, le propriétaire descendrait au niveau de celui qui n'a pas de terre. Le propriétaire ne peut se passer du cultivateur , et le

LIY. III, GHAÎPi VII. J^Og

cultivateur peut se paisser du propriétaire , même pour cukiver sa terre ; car on ne soutiendra pas que toute une nation doive se laisser mourir de faim , si l'on mettait un interdit sur Tensemencernent.

C'est encore dans le peuple que se trouve la force : c'est donc le peuple qui soutient l'état et l'indépendance nationale.

Ainsi, même dans un pays d'esclavage, l'intérêt, la sûreté du gouvernement, exigent qu'il s'appuie sur les esclaves , car sans eux il cesserait d'exister.

L'Allemagne est composée de contrées où le peuple est propriétaire, et de contrées où il ne possède pas ; mais la richesse de l'Allemagne et sa force ne viennent que du peuple. Les gouvernements peuvent se passer des hommes qui forment l'aristocratie, ils ne seraient pas deux jours dehout sans le setours des hommes qui compo^ sent la démocratie ou le peuple.

£n Angleterre, l'oligarchie possède toutes lés terres, mais ces terres seraient incultes sans le peuple; mais indépendamment de ce que là, comme ailleurs, la force est dans les masses, la prospérité du gouvernement anglais ne vient que de l'industrie du peuple; s'il n'y avait jeu que la propriété foncière pour le soutenir, il y a longtemps qu'il n'existerait plus. «

4lO NAPOLEON ET L*BUROP£.

En France 9 tout le monde est propriétaire, et dès lors le peuple est plus utile là que partout ailleurs , parceque tout ce qui produit et est produit sort des mains du peuple. Quelle que soit l'aristocratie dans ce pays, elle n'influe pas plus sar les destinées de Tétat, qu'une goutte d'eau jetée dans un fleuve n'influe sur sa rapidité. L'aristocratie n'a pas d'importance par elle-^méme, elle ne peut en avoir que par la- volonté du pouvoir, et au détriment du peuple.

L'aristocratie comme elle existait, et comme elle veut se reconstituer, ne pourrait se livr&r à aucune industrie , ce serait déroger et se donner des lettres de roture; dès lors l'aristocratie consomme sans produire , et comme eh bonne économie on ne peut consommer sans produire , l'aristocratie est non seulement sans iniportance dans l'état, mais elle est une charge.

Relativement à la propriété, dira-t-on que l'aristocratie produit parceque sa chose produit? Ce serait une subtilité. La chose ne produit pas seule ; il n'y a de producteur que celui qui obtient le produit.

Dira*t-an que, pour qu'il y ait balance ou compensation , il faut et des producteurs et des consommateurs? Sans doute , il faut l'un et l'autre, mais aussi il faut être 1 un et l'autre. On ne pro-

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