CHAPITRE V
En se retirant après leurs défaites , les Russes incendièrent tout sur leur passage; leur capitale même ne fut point épargnée : ils la livrèrent aux flammes avec ses palais et ses richesses , faisant ainsi disparaître de leur empire tout ce qui rappelait la civilisation. Ces barbares sont en pays ennemi quand ils ont franchi le seuil de leurs huttes enfumées ; à leurs yeux les Russes étaient des Turcs ou des Polonais, et Smolensk etMoskow comme Ismaïl et Praga.
On a fait plus d'honneur qu'ils ne méritaient aux ordonnateurs de ces épouvantables dévastations. On a prétendu qu'ils avaient prévu les malheurs de l'armée française, il n'en était rien cependant : ils ont agi d'après leur nature, comme les peuples sauvages de tous les climats, qui ne trouvent rien de mieux pour arrêter leurs ennemis, que de les séparer par des déserts.
Le but des Russes était de fatiguer l'armée victorieuse , en ne lui laissant que des décombres. Ils ne cherchaient plus à vaincre, mais
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i]s ne voulaient abandonn/er que des ruines ; en sorte que si le vainqueur se fût acharné à leur poursuite , tous lés lieux habitables de leur empire seraient devenus le refuge des bêtes féroces. Les hommes superficiels appelleront cela de l'héroïsme ; ils déifieront un peuple qui préfère détruire ses foyers plutôt que de les voir profaner par Pennemi. Sans doute, si le peuple russe eût pris spontanément la résolution de tout anéantir siir le passage du conquérant , pour lui ravir ses ressources , il serait digne des plus grands éloges. Mais est-ce la population russe qui alluma Tincendie qui dévora deux cents lieues de pays et ruina tant de familles ? non certes , c'est l'armée ou ses chefs ; et depuis quand une armée ou quelques hommes ont-ils le droit de disposer de la fortune et des propriétés des citoyens? L'armée doit défendre son pays et protéger les propriétés, c'est là le but de son institution; est-ce remplir ce but que de tout dévaster ellemême? Et que pourrait craindre de plus la nation, du conquérant le plus barbare? Pour disposer des biens des citoyens il faut leur consentement : larmée n'a pas de pouvoir dictatorial , et n'est pas reconnue comme assemblée législative. Certes , si pour défendre la France ,
en 1 8 1 4 j l'armée eût mis le feu sur les rives du II. 4
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Rhin , de la Seine et de l'Yonne, le peuple eût été âon premier ennemi. Mais le soldât français con* naît la limite de ses devoirs; il sait qu'il doit protéger et non détruire; il ne portera pas une main sacrilège sur la propriété d'autrui. Les Russes à demi sauvages, quoique réunis sous le même sceptre , ne sont pas frères ; leurs mœurs, leurs coutumes ^ leur religion , sont différentes ; ils ne connaissent ni lois, ni usages sociaux. Leur soumission est stupide ; ils donnent la mort, comme ils la reçoivent , sans se douter si l'action est juste ou injuste. Une armée composée de tels hommes doit voir sans pitié les larmes et le désespoir du malheureux qu'elle a privé de sa chaumière'.
Les lois de la guerre ne donnent pas à l'ennemi le droit d'incendie et de destruction, si ce n'est dans un siège ou dans quelques cas fortuits ; encore ces lois sont-elles Regardées avec raison comme un reste de barbarie. L'armée nationale n'a pas d'autres droits chez elle-même; le peuple seul peut détruire ou faire détruire ses propriétés. L'incendie des provinces russes n'e^t pas l'ou^
■ Il faut dire que depuis dix ans l'esprit public a fait de grands progrés en Russie, et <}ue le peuple est plus cirilisë qu'il n'était.
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Trage de la nation , mais de l'armée , de Tarmée qui obéissait à des chefs absolus et qui ne faisait elle-même aucun sacrifice. Il n'y a dans cette action pi esprit national , ni dévouement , ni grandeur. On dira que le peuple russe, esclave , ne possède rien et ne doit pas être -consulté. Cest un très grand malheur qu'il y ait encore des peuples esclaves; mais ceux dont la fortune a été dévorée par les flammes et le pillage n'étaient pas esclaves. L'incendie de Moskow et de tant de pays ne fera d'honneur à personne , pas même à Rostopchin. S'il trouve des admirateurs , ce ne sera que parmi ceux qui sont animés de l'esprit national tartare.
La dévastation de la Russie n'avait aucun but, si ce n'était de ruiner les habitants et de se procu« rer l'infernal plaisir de voir la terre en feu. L'ar* mée française était belle et forte; elle pouvait, malgré les malheurs de Moskow , y prendre ses quartiers d'hiver. Les Russes ne l'eussent point attaquée, ou leur audace eut rallumé le tonnerre de la Mojaïsk. Les vivres pouvaient venir des pays alliés de la France , et s'ils eussent manqué , ce n'eût point été par le calcul des Russes, mais par l'imprévoyance de l'administration militaire. Au printemps, l'armée russe eût fui devant les co*» lonnes françaises , ou serait tombée sous leurs
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coiips. Si rarmée russe résistait , elle était détruite; si elle fuyait, elle détruisait le pays. Tout était donc destruction. Si , au lieu d'hiverner à Moskow, l'armée française eût voulu revenir sur le Niémen , rien ne l'en eût empêchée. Dans une nouvelle campagne , elle se portait sur Pétersbourg. Fallait-il encore dévaster ces contrées ? mais alors la Russie n'existait plus.
Le devoir de l'armée russe était , non d'incendier, mais de combattre, de combattre toujours; elle eût succombé , mais avec gloire. Elle s'est sauvée, mais aux dépens de son pays, qu'elle devait couvrir de son corps.
L'armée h'existe que pour la défense du pays ; ici c'est le pays qui a défendu l'armée : le soldat doit mourir pour conserver les biens de ses concitoyens ; ici le soldat a sacrifié les propriétés à ^a sûreté personnelle. Dans ce cas , l'armée est une charge inutile, car pour faire l'office d'incendiaires , il ne faut pas porter l'uniforme des braves , la livrée des bagnes suffit.
L'invasion de Genseric et d'Attila eût moins fait de mal à la Ru;ssie que sa propre armée : la blessure qu'elle en a reçue saignera toujours ; et pourtant c'était sans but. Les éléments seuls ont abattu l'armée française , et leur déchaînement n'avait point été prévu. On savait qu'il ferait froid