‹ Napoléon et l'Europe, fragments historiquesChapitre 70 sur 139 · LIV. lï, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIV. lï, CHAP. VIII

lettre pleine d'alarmes. J'étais parti les- mains presque liées , et je reçois des pouvoirs illimi-* tés; on me retenait, et l'on m'aiguillonne:

cependant on me laisse ignorer les motifs de ce changement ; on me fait entrevoir des dangers , mais sans me dire quel en est le degré , s'ils viennent d'un seul côté ou de plusieurs. Votre majesté d'abord et l'armée qu'elle commande , Paris, la Bretagne, l'Espagne, lltalie, se présentent tour à tour et tout à la fois à mon esprit ; mon imagination se porte de l'une à l'autre , sans pouvoir former d'opinion fixe. Ignorant la vraie situation des choses , je ne peux juger ce qu'elle exige et ce qu'elle permet ; si elle est telle que je doive consentir à tout aveuglément , sans discussion et sans retard , ou si j'ai pour discuter , du moins les points les plus «essentiels , plusieurs jours devant moi ; si je » n'en ai qu'un seul , ou si je n'ai pas un moment. » Cet état d'anxiété aurait pu m'étre épargné par »des informations que la lettre de M. deBassano »ne contient pas.

»Dans l'ignorance où elle me laisse, je naar- »cherai avec précaution, comme on doit le faire » entre deux écueils ; mais , à toute extrémité , je » ferai tout ce que me paraîtront exiger la sûreté >de votre miajesté et le salut de mon ^ays. »

M. le duc de Vicence est embarrassé ; il demande des pouvoirs , et quand il les a , il ne sait quel usage il doit en faire : il voudrait avoir des instructions précises , il voudrait que chaque cas fût prévu, et sa leçon tellement faite qu'il n'eût plus qu a la réciter ; mais pour que cela eût été possible , il aurait fallu que l'empereur eût pu à toute minute être instruit de ce qui se passait au congrès. Les événements militaires ne le permirent paa. Le début de la campagne même ne fut pas heureux. L'empereur a dû laisser de côté tout ce qui avait été précédemment dit et écrit à son plénipotentiaire. Il le revêt de pouvoirs illimités , il le charge de tout faire pour sauver la capitale et éviter une bataille où sont les dernières espérances de la nation. Or, de telles instructions , de tels pouvoirs de la part de Napoléon quiavaittoujours compté sur son épée, étaient un aveu positif qu'il jugeait le danger imminent. Le plénipotentiaire devait prendre les choses au pire , et négocier en conséquence. Peu lui importait où était le danger, puisque ce danger lui était présenté d'une manière indubitable. M. le duc de Vicence n'a rien voulu prendre sur sa propre responsabilité. Cependant un ministre chargé de si grands intérêts doit savoir prendre un parti , et quand il a carte blanche rien ne

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doit plus l'arrêter; car lui donner carte blanche , c'est lui dire : Finissez^en à tout prix.

Cest donc muni des pleins-pouvoirs de l'empereur Napoléon , avec sa carte blanche , que le plénipotentiaire français se présente à la séance du 7 février.

< Les plénipotentiaires des cours alliées consi- » gnent au protocole ce qui suit :

» Les puissances alliées réunissant le point de » vue de la sûreté et de l'indépendance future de » l'Europe avec le désir de voir la France dans » un état de possession analogue au rang qu^elle a

• toujours occupé dans le système politique; et 9 considérant la situation dans laquelle l'Europe »se trouve placée, à l'égard de la France, à la » suite des succès obtenus par leurs armes , les » plénipotentiaires des cours alliées ont ordre de

• demander :

» Que la France rentre dans les limites qu'elle » avait avant la révolution , sauf des arrangements » d'une convenance réciproque , sur des portions » de territoire au-delà des limites de part et d'au- »tre, et sauf des restitutions que l'Angleterre est » prête à faire pour l'intérêt général de l'Europe , » contre les rétrocessions ci-dessus demandées à » la France , lesquelles restitutions seront prises » sur les conquêtes que l'Angleterre a faites peu*

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h dant la guerre ; qu'en conséquence la Frands 9 abandonne toute influence directe hors de ses i limites futures , et que la renonciation à tous » les titres qui ressortent des rapports de souve- » raineté et de protectorat sur l'Italie , rAllemagne x>et la Suisse, soit une suite immédiate de cet » arrangement. »

M. le duc de Vicence fit observer que la pro-,

position était de trop grande importance pour pouvoir y répondre immédiatement ; H a désiré à cet effet que la séance fût suspendue.

Les plénipotentiaires des cours alliées ayant déféré à ce désir, la séance a été remise à huit heures du soir.

D'après les premières instructions données à M. de Caulaincourt , la France deviût conserver ses limites naturelles. Napoléon avait dit que le système de ramener la France à ses anciennes frontières était inséparable du rétablissement des Bourbons , mais que lui ne voulait pas laisser la France moins grande qu'il ne l'avait reçue. Or, si Napoléon eût persisté dans ces dispositions, il n'avait plus rien à dire à M. le duc de Vicence ; mais il donne carte blanche ; dès lors il n'était plus question de tenir aux limites naturelles : de ces limites aux anciennes il n'y avait qu'un pas , et ce pas se trouvait fait du moment que Napo*

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