LA RUSSIE CONTRE LA BARRIERE DE L EST
Le 12 mai 1807, de Finkenstein, Talleyrand écrivait au baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe :
« Mon cher Bourgoing, je désirerais que vous fissiez un grand Mémoire où vous recherchassiez ce qu'est la Russie depuis 1770. ce qu'elle était à cette époque, quels ont été depuis la marche et le but de son ambition, et ce quelle est aujourd'hui. Ce pays a tellement cherché à se mêler à toutes les affaires des autres peuples qu'on est bien aise d'analyser ses ressources, ses vues, sa position.
« L'ouvrage n'offre pas un simple intérêt de circonstance ; il constate une époque remarquable en histoire. C'est depuis 1770 que datent l'affaiblissement ou la disparition d'une partie des Etats voisins de la Russie, l'envahissement de la Crimée en 1783, celui de la Bessarabie dans la guerre suivante, l'assujettissement partiel de la Moldavie et de la Yalachie, les démembrements de la Pologne, la réunion de la Géorgie, la guerre de Perse et les invasions auxquelles elle a donné lieu, l'établissement des Russes à Corfou et sur d'autres points de l'Adriatique, leurs liaisons plus habituelles avec l'Angleterre qui menace par l'Inde et la Méditerranée les deux puissances mahométanes tandis que la Russie attaque au nord leurs frontières.
« Voilà des séries de faits. Vous les expliquerez, vous les rai lâcherez au système politique de la Russie. Le sujet est riche et attachant. Il demande à être traité avec profondeur et avec soin, et c'est par ce motif que je vous confie ce travail. Mettez-y tout le temps nécessaire pourvu qu'il soit court. Personne n'est plus que vous en état de le faire, et vous trouverez beaucoup de matériaux dans le pays où vous
résidez. Ne négligez ni les dates, ni les sources. — Ch. Maurice Talletrand1. »
Nous n'avons pas retrouvé aux Archives le Mémoire de M. de Bourgoing. Il est possible de le reconstituer en quelque manière. Talleyrand en indique lui-même les grandes lignes; elles rappellent cette phrase de M. Lavisse : « L'organisation de l'Orient est, en somme, le fait capital de la période moderne2. »
Pour s'en tenir au xvme siècle, la Russie avait démembré d'abord l'empire suédois. Pierre le Grand avait ouvert à ses dépens une large fenêtre sur la Baltique, et il y avait bâti sa capitale, en façade sur l'Europe. Elisabeth avait encore enlevé à la Suède, par le traité d'Abo, en 1 743, la partie méridionale de la Finlande, dégageant l'horizon de Saint-Pétersbourg. Il y avait le reste de la Finlande à prendre. Mais le roi Gustave IV était un ennemi passionné de la France napoléonienne, entrait aveuglément dans toutes les coalitions qui se formaient contre elle, et aussi la Russie n'avait pas de prétexte d'action en ce sens, à moins de changer elle-même de camp.
La Pologne fut plus malheureuse, victime de la formation des grands Etats politiques du voisinage. Elle eût pu tout aussi bien que la Russie « rassembler » la terre slave, car elle l'avait de beaucoup précédée dans le développement historique de sa civilisation ; mais il lui eût fallu d'abord être un État, un noyau politique capable d'assimiler des provinces, et elle ne fut qu'une cavalerie. Elle avait essayé de conquérir la Moscovie au commencement du xvne siècle ; un moment en 1611 elle avait pris Moscou. La dynastie des Romanof avait été appelée au trône dans ces circonstances dramatiques, et son avènement avait coïncidé avec la délivrance