NAPOLÉON ET LA RUSSIE CONTRE L AUTRICHE
Donc le 5 mars, Napoléon fit demander formellement le concours militaire de la Russie; ce fut l'objet d'une dépêche de Champagny à Caulaincourt ; il y annonçait les premiers mouvements de troupes ordonnés du côté français; il y disait l'alarme universelle de l'Allemagne, déjà au point « que la cotlr de Dresde a fait demander à 1 Empereur si elle pouvait quitter cette capitale et se rapprocher du Rhin; celle de Munich n'a pas manifesté moins de frayeur » . Dans ces conditions il faut que la Russie fasse aussi marcher ses troupes vers la frontière : « L'Empereur espère que la guerre n'en deviendra pas inévitable ; mais il juge essentiel de prouver à l'Autriche son impuissance de résister aux forces qui la menaceront, pour lui montrer la profondeur de l'abîme dans lequel elle court se précipiter. »
Il ne s'agissait que d'une pression suprême sur l'Autriche : que le gouvernement russe envoie seulement 40.000 hommes sur Dresde pour y tendre la main aux troupes françaises et la guerre peut être conjurée, et, si cet avertissement est vain, Français et Russes se rencontreront sous les murs de Vienne, et la question sera résolue d'un seul coup.
Caulaincourt annonça alors de Saint-Pétersbourg que l'empereur Alexandre se préparait à un voyage de quelques jours en Finlande. Ainsi Roumiantzoff, pressé de donner une réponse précise, avait jadis quitté Paris.
A cet embarras croissant de la politique russe, Caulaincourt gagnait pour lui-même un redoublement de prévenances. Il en vint à dîner plusieurs fois par semaine chez Sa Majesté, et il entendit les propos les plus obligeants à l'égard de la France et de l'Empereur : toute une campagne de séduction qui peut-être ne manqua pas tout à fait son but en la personne de Caulaincourt, mais qui au fond n'était que pour envelopper de bonne grâce le refus d'agir à fond avec la France.
Caulaincourt insistait pourtant de son mieux. On lui ré-
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pondait un peu dans son sens, qu'en effet l'Autriche était bien coupahle, qu'elle méritait une bonne leçon, et que l'Empereur allait la lui donner de manière qu'elle en gardât un souvenir durable ; qu'on aurait bien voulu donner à la France un concours entier, mais que d'abord elle n'en avait pas besoin, étant de force à faire ses affaires elle-mênifc, et surtout que l'action de la Russie se heurtait à de sérieuses difficultés.
On essaya d'abord de démontrer que la guerre qui s'annonçait ne rentrait pas dans le cas de l'alliance. Champagny, mis au courant, se contenta de rappeler l'article premier du traité d'alliance signéàTilsit : — Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies et Sa Majesté l'Empereur des Français, roi d'Italie, s'engagent à faire œuvre commune, soit par terre, soit par mer, soit enfin par terre et mer, dans toute guerre que la Russie ou la France serait dans la nécessité d'entreprendre ou de soutenir contre toute puissance européenne. Quel moyen d'interpréter une telle formule par l'abstention? — Et la convention d'Erfurt en son article X, deuxième paragraphe : — Dans le cas où l'Autriche se mettrait en guerre contre la France, l'empereur de Russie s'engage à se déclarer contre l'Autriche et à faire cause commune avec la France , ce cas étant un de ceux auxquels s'applique l'alliance des deux empires. — Et Champagny continuait :
« Il est de toute nécessité qu'on n'aperçoive aucune vacillation dans les dispositions qui unissent les deux empires... L'alliance n'est rien si elle n'est pas cimentée par une confiance sans bornes. Il faut que les deux princes puissent compter l'un sur l'autre, avec une parfaite sécurité, et le repos du continent est détruit sans retour si l'intimité de l'alliance devient l'objet du plus léger doute. C'est à cette alliance que l'Empereur a sacrifié celle des Empires turc et persan, dont l'un est actuellement livré aux Anglais et l'autre prêt à se
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jeter dans leurs bras. Qu'au moins l'alliance serve à empêcher l'Autriche d'en faire autant ! l »
Assurément, répondait-on de Saint-Pétersbourg; mais la Russie n'avait pas de ressources financières; elle allait être obligée sans doute de négocier un grand emprunt, peut-être à Paris. Elle avait trois guerres sur les bras, et très coûteuses : contre l'Angleterre, contre la Turquie, contre la Suède ; notamment en Suède, le roi Gustave I\ venait d'être détrôné et remplacé par son oncle le duc de Sudermanie : nouvelle préoccupation qui distrayait le gouvernement de Saint-Pétersbourg du conflit franco-autrichien où il eût voulu intervenir de toutes ses forces et de tout son dévouement.
Et comme Caulaincourt insistait toujours, rétorquait assez facilement tous ces arguments sans valeur contre les traités, le tsar s'excusa sur les devoirs religieux de la Semaine sainte, sur les fêtes du mariage de la grande-duchesse Catherine, qui fut célébré en effet le 18 avril.
Ce jour-là, Napoléon arrivait à Ingolstadt, face aux armées de l'archiduc Charles.
La politique russe est dès lors de définition aisée. Aussi bien la société de Saint-Pétersbourg n'avait-elle pas cessé, depuis Tilsit, de se montrer réfractaire à l'alliance française; la guerre nouvelle, quoique provoquée par l'Autriche plus que par la France, lui était odieuse; car elle en pouvait craindre la destruction de l'Autriche, un agrandissement du grand-duché de Varsovie, donc une renaissance de la Pologne au flanc de la Russie. Dans ces conditions comment eût-elle permis au tsar Alexandre de contribuer à une nouvelle victoire de la France'?
Napoléon pourtant ne laissa au gouvernement russe aucun prétexte d'inaction. Il se déclara prêt à des engagements for-
i. AfT. Etr., Corr. de Russie, vol. 148, f° 194-
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mels sur les conditions de la paix qui suivrait cette campagne. Il est vrai qu'il n'eut pas à préciser la nature et la portée de ces engagements; mais c'est parce qu'Alexandre ne le lui demanda pas: le tsar pouvait saisir l'occasion, exiger, en intervenant dans la guerre, le respect de l'intégrité territoriale de l'Autriche, un règlement à son profit de la question de Pologne, imposer à son allié un partage de bénéfices.
Alexandre n'eut pas cette politique simple et droite. Il ne rompit pas non plus franchement avec la France. Il eut un langage double.
D'une part, il promit à Napoléon tout son concours militaire: « L'empereur Napoléon, disait-il à Caulaincourt, trouvera en moi un allié qui agira franchement et qui ne fera rien à demi. » Il écrivait à l'Empereur : « Votre Majesté peut compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres déjà sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes sont concentrées sur la frontière de la Galicie et pourront agir sous peu... Votre Majesté y verra, j'espère, mon désir de remplir simplement mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un allié fidèle l . »
D'autre part, en même temps, il disait à Sclnvarzenberg que « rien ne serait oublié de ce qui serait humainement possible pour éviter de porter des coups aux Autrichiens, qu'il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour leur succès ; que ses troupes auraient l'ordre d'éviter autant que possible toute collision ; que leur entrée en campagne serait soigneusement retardée2 ».
Mieux même, il envoyait auprès de Napoléon, sous le prétexte d'une démonstration d'amitié, l'agent le plus subtil et
i. Aff. Élr., Corr. de Russie, vol. 148, i° 298. — A. Vandal, II, 72. 2. Sorel, VII. 35t. — A. Vandal, II. ;3 .