‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 168 sur 185 · ALTENBOURG · texte numérisé non relu

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indépendante, par exemple pour l'archiduc Antoine qui renoncerait à la grande maîtrise de l'Ordre teutonique. Champagny refusa d'entrer dans cette voie, répétant que la Galicie était une question à part et qu'il ne fallait pas la mêler au reste.

« Mais nous ne sommes point en guerre avec la Russie », remarqua Metternich. Champagny essaya de lui prouver qu'il se trompait, ce qui ne fut pas facile. Metternich, dans la chaleur de cette discussion, laissa échapper cette phrase : « La Russie nous assure de son intérêt... », puis il essaya de retirer cette expression. En vérité, il avait fait exprès de la jeter dans le débat, et Champagny, qui n'était pas tout à fait dupe, en écrivit à l'Empereur : « Il est sûr que les Autrichiens tiennent moins à la Galicie qu'à leurs autres provinces, et qu'ils ont à ce propos le secret désir de nous brouiller avec la Russie1. »

La négociation après un mois n'avançait pas ; elle ne pouvait pas avancer. Elle avait été en apparence assez décousue ; Champagny pourtant, stylé de près par Napoléon, y avait mis beaucoup d'esprit de suite et beaucoup de fermeté ; il avait lentement, méthodiquement posé ses bases, et il s'y tenait : elles étaient assez larges pour pouvoir en céder quelque chose en gardant beaucoup. Il fallut du temps et beaucoup d'ingéniosité pour y amener l'Autriche.

Avant d'aller plus loin et de pousser l'offensive sur les positions autrichiennes, il fallait être renseigné sur les intentions de la Russie, qui pouvait, n'ayant rien à craindre, avancer quelque ultimatum gênant, ou du moins soutenir la résistance de l'Autriche.

Napoléon demanda d'abord au tsar Alexandre s'il désirait être représenté aux conférences d'Altenbourg : une telle proposition était loyale et le fait d'un allié sincère. Mais la ques-

i. Aff. Étr., Coït. d'Autriche, vol. 384, f° 3o2 : en date du 9 septembre.

tion de Galicie était entre eux extrêmement délicate : elle avait été posée avec une certaine vigueur dans la note russe du 26 juillet. Or Napoléon était résolu à enlever cette province à l'Autriche.

Il s'arrêta à un plan très souple qui fut l'objet d'une dépêche adressée le 1 2 août par Champagny à Caulaincourt, et dont nous reproduisons les principales formules * : « Les Galiciens ont pris dans la guerre actuelle fait et cause pour la France ; ils ont combattu sous ses drapeaux. L'Autriche a des vengeances à exercer. L'honneur de la France serait compromis si l'Empereur abandonnait au fer et au joug de l'Autriche des hommes qui l'ont servi. L'empereur Alexandre a trop de noblesse dans le caractère pour ne pas sentir ce devoir imposé à l'Empereur. Sa Majesté n'a pas d'autres vues que de concilier ce devoir et la dignité de la France avec les intérêts de la Russie : tel est le but de ses pensées actuelles.

« C'est en vain qu'on chercherait des moyens de garantir les Galiciens du ressentiment de l'Autriche; la souveraineté sur un pays dont on conserve la possession reste toujours entière, et son exercice ne peut être restreint par aucune clause de traité. Il n'y en a pas qui ne soit violée, et chacune de ces violations deviendrait un motif de guerre, comme chaque vexation exercée sur un Galicien serait pour l'Empereur un coup de poignard.

« En donnant toute la Galicie à la Russie, ce mal serait prévenu sans doute; mais le principe sur lequel est fondée l'alliance ne permettrait pas une telle concession sans une compensation équivalente. Où la trouver ? La Galicie ne peut donc être donnée qu'au grand-duché de Varsovie. Mais il sera juste d'en laisser une part à la Russie, par exemple un homme sur cinq, cette inégalité étant fondée sur la différence des positions.

1. Aff. Etr. Corr. de Russie, vol. 149. f° n3. — A. Vandal, II, ia3.

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« Si la France était limitrophe de la Galicie, elle partagerait également avec la Russie ; mais elle est loin, elle ne s'approprie aucune des provinces conquises. Elle les donne à la Saxe qui un jour changeant de fortune pourrait s'unir à la Russie contre la France. La Russie au contraire incorpore à son empire les provinces qu'elle acquiert, et les ressources de ces provinces seront dans tous les temps à sa disposition.

« La France garantirait à la Russie ces nouvelles possessions, qui se trouveraient dans la partie la plus orientale de la Galicie du côté de Zamosc et de Leopol. Tout ce qui dans les usages du grand-duché a pu choquer la Russie, comme l'existence d'un ordre de Lithuanie, serait réformé. On remédierait aux inconvénients qu'on n'avait pu prévoir à Tilsit ; la dénomination de Pologne et de Polonais serait soigneusement écartée.

« Voilà, Monsieur, le texte d'entretiens à avoir avec le ministère russe. Ces ouvertures, qui exigent le plus grand ménagement, doivent paraître venir de vous, et non de votre cour. Ce sont des idées que vous mettez en avant. Vous n'êtes pas sûr encore des vues de l'Empereur. Mais vous savez que ses principes d'honneur, de loyauté, d'attachement envers ceux qui l'ont servi, peuvent le faire pencher vers ce partage. Vous savez aussi que, fidèle à l'alliance de la Russie et désirant la maintenir par les avantages mêmes que la Russie en retire, et ne cherchant dans la présente guerre que d'affermir le repos du continent et la récompense des efforts faits par ses alliés, il met au premier rang la Russie, qui certes en aura retiré de grands avantages, puisqu'elle aura acquis et incorporé à son empire la Valachie, la Moldavie, la Finlande, et dans la Galicie un million de population, tandis que la France ne se sera pas accrue d'un seul village, et n'aura eu d'autre avantage que celui d'acquitter les dettes de la reconnaissance... La reconnaissance doit être la première

vertu des souverains, comme l'honneur est leur première loi...

« Marchez avec mesure, tâtez le terrain, insinuez, discutez, disposez les esprits à des ouvertures plus formelles, ne montrez ni cartes, ni dépêches, et prévenez les soupçons au lieu d'éveiller les défiances...

« Je reviens sur l'objet de cette lettre, pour que vous ne vous y mépreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture à la Russie, encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions, de savoir si l'appât d'un million de population pourrait la porter à consentir volontiers à ce partage de la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec elle ; vous ne devez donc rien hasarder qui pût la refroidir sur notre cause et l'éloigner de nous ; mais la disposer à accéder aux vues que je vous communique doit être le but de vos efforts. L'Empereur vous saura gré du succès ; mais il vous recommande de ne rien compromettre. »

Négociation délicate en effet, d'autant plus qu'à Saint- Pétersbourg l'opinion était alors très mal disposée à l'égard de la France, justement à propos de la Galicie. On y reprochait sévèrement à Alexandre de n'avoir pas pris possession de toute la province, en mettant les Varsoviens à son arrièregarde : « Il faut mourir les armes à la main, disait-on, plutôt que de souffrir que la Galicie soit réunie au. grandduché, ou soit, d'une manière quelconque, sous l'influence de la France. » La question de la Galicie était devenue « le thermomètre politique ». Le prince Adam Czartoryski reprenait naturellement son plan de 18051; il conseillait au tsar de revendiquer toute la Galicie et le litre de roi de Pologne.

Caulaincourt ne put pas entamer aussitôt les subtils entretiens dont il était chargé. L'empereur Alexandre se trouva

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