III
Driault. — Tilsit. i3
ig4 TILSIT
entre le tsar et le sultan ; était-ce donc pour y laisser la place aux troupes françaises, par exemple aux avant-gardes de Marmont et de l'armée de Dalmatie ?
Sans doute l'article 22 du traité de paix et l'article 8 du traité d'alliance déclarent que l'empereur Napoléon interposera sa médiation entre la Porte et la Russie, pour la négociation et la conclusion d'une paix « honorable et avantageuse aux deux empires », que si cette médiation n aboutit pas, dans un délai de trois mois après l'ouverture des négociations, « la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte ottomane, et les deux hautes parties contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces de l'empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Roumélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs ». Il y a dans cette formule une généreuse indignation contre la barbarie turque, et comme une colère qui ne se peut plus guère contenir. Mais enfin cette éventualité du partage turc est soumise à des conditions assez nombreuses, assez complexes, pour ne s'être pas réalisées.
En vérité, l'article que nous venons de citer étant l'avantdernier des traités de Tilsit, on remarquera naturellement que l'impériale entrevue se terminait comme elle avait commencé, par de belles paroles à l'adresse du tsar qui n'en eut guère d'autre profit.
Le partage turc, c'est-à-dire le partage du monde, entre les empires d'Orient et d'Occident, se présente en conclusion comme une prime à l'alliance des deux empereurs : si Alexandre est bien sage, si Napoléon est content de lui, on ne partagera peut-être pas, mais on pourra en causer.
D'ailleurs ces articles relatifs à la Turquie se balancent harmonieusement avec ceux qui sont relatifs à l'Angleterre. L'empereur Alexandre interposera sa médiation entre l'Angleterre et la France, et si cette médiation ne donne pas de résultats satisfaisants, la Russie fera cause commune
avec la France : il n'est pas dit qu'alors on partagera l'Angleterre.
Cette alliance offensive et défensive entre la France et la Russie constituait « un formidable système de guerre contre l'Angleterre ». dit M. Vandal. — « Guerre à mort à l'Angleterre, écrit M. Sorel, voilà tout Tilsit ! » Ce n'est pas tout Tilsit, nous avons vu qu'il y a bien autre chose dans Tilsit ; mais il y a cela aussi, et cela constitue un avantage considérable pour Napoléon.
L'Angleterre sera sommée de traiter, et Napoléon espère sans doute un peu qu'elle y sera réduite ; c'est pour cela qu'il garde le Hanovre en réserve. Dans ce cas, les stipulations de Tilsit, et non plus celles de Bartenstein, seront naturellement la base des négociations : l'Angleterre devra, est-il dit à l'article 4, reconnaître que les pavillons de toutes les puissances doivent jouir d'une égale et parfaite indépendance sur les mers, et restituer les conquêtes par elle faites sur la France et sur ses alliés depuis i8o5, où la Russie a fait cause commune avec elle.
Selon l'article 5, si l'Angleterre ne traite pas, les cours de Stockholm, de Copenhague et de Lisbonne seront sommées de lui déclarer la guerre ; si elles s'y refusent, elles seront traitées comme ennemies. On pouvait s'attendre à un refus de la Suède, et Napoléon suggérait à Alexandre la conquête de la Finlande : il ne fallait plus que les belles de Pétersbourg entendissent de leurs fenêtres le canon suédois. Quant au Portugal, Napoléon s'en chargeait. Selon l'article 6, les puissances contractantes devaient agir aussi avec force auprès de la cour de Vienne pour qu'elle se prononçât contre l'Angleterre.
Ce vaste système n'est pas seulement l'ancienne ligue des neutres de Catherine II et de Paul Ier à laquelle Alexandre avait un moment songé. C'est une alliance du continent contre l'ennemi commun, le tyran des mers.
Ce n'est pas seulement la fin de la coalition de l'Europe contre la France, comme l'observe M. Tatistcheff ; c'est la coalition de l'Europe avec la France contre l'Angleterre ; c'est le renversement de la coalition.
On a peine à comprendre comment quelques historiens ont pu soutenir qu'à Tilsit Napoléon avait été la dupe d'Alexandre, que l'empereur de Russie avait emporté tout le profit de l'entrevue. Les Russes de ce temps ne furent pas de cet avis.
Pour la Prusse, les conditions qu'elle devait accepter, dans le sens du traité franco- russe, lui furent dictées, sans négociation, en une sorte de sommation. Napoléon fit venir le comte de Goltz, successeur de Hardenberg au ministère des Affaires étrangères : « Ayant achevé mes affaires avec l'empereur Alexandre, lui dit-il, je n'ai même pas l'intention de négocier avec la Prusse. Votre roi doit tout à l'attachement chevaleresque de l'empereur Alexandre ; sans lui, la dynastie royale aurait perdu le trône, et j'aurais donné la Prusse à mon frère Jérôme. Dans ces circonstances, votre souverain doit accepter comme une faveur de ma part si je laisse encore quelque chose en sa possession. » Goltz se rendit chez Talleyrand, qui lui donna lecture du texte du traité dicté par l'empereur : « Sa Majesté, ajouta-t-il, ne fera aucune concession. Elle désire s'en retourner à Paris le plus tôt possible, et le traité doit être signé après-demain. »
Le traité fut signé en effet le surlendemain, 9 juillet '.
Hardenberg écrivit aussitôt au baron de Stein en le pressant de prendre la direction du gouvernement prussien : « Vous seul, cher ami, pouvez sauver dans ce moment ce qui restera à la Prusse ; vous seul pouvez atténuer les maux qui l'accablent... Nous perdons cruellement, et pour relever la monarchie il faudra des efforts plus que communs. Le