LA BARRIERE DE L EST
trône de Pologne avec une désinvolture dont les Polonais étaient restés profondément blessés ; la candidature du prince de Conti au même trône sous Louis XIV n'avait pas été heureuse. C'est au temps de Stanislas Leczinski que des liens plus étroits avaient commencé de se nouer entre la Pologne et la France; alors Plélo était mort devant Danzig pour défendre le roi que les Polonais s'étaient donné, et s'ils durent accepter enfin le roi Saxon, Stanislas et la France y gagnèrent la Lorraine : trait d'union émouvant de la France à la Pologne.
Plus tard, Jean Jacques Rousseau dressa un projet de constitution pour ce malheureux pays. Choiseul fit ce qu'il put pour en empêcher le démembrement. De vives sympathies s'établirent de la Seine à la Yistule ; après les derniers partages, des légions polonaises se formèrent sous le drapeau français. La Pologne attendit son salut de la France.
Mais l'élément le plus ancien et le plus solide de notre barrière de l'Est était la Turquie. Il faudrait remonter presque au début de notre histoire pour retrouver le principe de cette tradition en vérité fondamentale, qui pourrait se définir ainsi: depuis le moyen âge jusqu'à la fin du xvnie siècle, la France fut la grande puissance chrétienne du Levant. Sans rappeler les petits cadeaux échangés entre Charlemagne et Haroun le Juste, calife de Bagdad, il faut dire le rôle prépondérant joué parla France dans les Croisades, les principautés franques fondées alors dans le Levant, éphémères en puissance politique, mais origine d'une mission de protectorat religieux à laquelle la France est demeurée fidèle jusqu'à nos jours : on se souvient de la campagne de Syrie et du beau rôle joué par nos consuls pendant les derniers massacres d'Arménie.
Cette suprématie morale de la France en Orient fut consolidée par l'alliance politique qui fut fondée par François Ier et Soliman le Magnifique, au grand scandale de la chré-
lienté, et qui fut dès le xvi° siècle une garantie essentielle de l'équilibre européen. L'alliance de la croix et du croissant, mal pratiquée sous Louis XIV, eut deux phases particulièrement actives. Au xvi° siècle, elle valut à la France la reconnaissance de son privilège religieux et les avantages d'un véritable monopole économique par les capitulations de 1 535; elle ruina irrémédiablement les prétentions de Charles- Quint à la domination universelle, et la conquête de la Hongrie par les Turcs, après la bataille de Mohacsen i526, mit en péril l'existence même de l'Autriche.
Mais la grande période de l'alliance franco-turque, ce fut le règne de Louis XV, dont à beaucoup d'égards on a dit trop de mal. Alors l'ambassadeur de France fut presque tout puissant à Constantinople; on vit le marquis de Villeneuve au quartier général du grand-vizir assistera la reconquête de la Serbie et dicter aux Autrichiens le traité de Belgrade de 1739 qui les rejeta au nord de la Save1. En récompense, l'année suivante, les Capitulations de 1 535 furent confirmées et élargies, ce fut l'apogée de l'influence française dans le Levant. Après Villeneuve, le « pacha » Bonneval, le baron de Tott, le marquis de Vergennes furent les conseillers très écoutés des sultans ; on disait que les ambassadeurs de France à Constantinople étaient comme les vice-empereurs, les padischahs des chrétiens du Levant; ils préparaient les succès de l'ambassade Sébastiani.
Cependant les intérêts économiques de la F'rance bénéficiaient de cette situation politique ; on disait déjà au temps de Jacques-Cœur : « Il n'est dans le Levant mât revêtu sinon des fleurs de lys. » A plus forte raison sous le régime des Capitulations ; les vaisseaux étrangers n'étaient alors admis dans les ports du Levant que sous le pavillon français.
1. A. Vandal. Une ambassade française en Orient : la mission de Villeneuve.