FLATTERIES IXTERESSEES DE LA PRUSSE
Prusse à rendre le Hanovre aux Anglais. Frédéric-Guillaume en eût été le gardien pour le compte de l'Angleterre, qu'il n'eût pas agi différemment : la restitution eut lieu, sans assentiment ni consultation de personne, à l'instant exact oii fut connue la signature des préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre (1" octobre 1801) (]).
Ces machinations occultes de la Prusse ne l'empêchaient pas de se montrer fort amie du gouvernement français. Elle dorait ses flatteries en proportion des services qu'elle attendait du Premier Consul, dont le concours était indispensable à ses projets d'agrandissement au moment oii le remaniement de la carte de TEmpire germanique se préparait. 11 se laissa gagner assez facilement et sa confiance se traduisit par l'offre presque candide de l'annexion du Hanovre à la couronne prussienne (2).
Fut-il tout à fait dupe de la Prusse? Ne connut-il rien du double jeu qu'elle mena si longtemps et sans retenue? Une telle supposition semble inadmissible, car il ne pouvait s'abuser à ce point qu'il prît pour des marques réelles d'amitié les flagorneries calculées sous lesquelles perçaient les motifs qui les dictaient. Lisant toutes les correspondances, il ne devait guère s'illusionner ; mais par sa bienveillance ouverte, si différente de la réserve qu'on lui opposait, il espérait sans doute vaincre les dernières résistances auxquelles il attribuait des arrièrepensées d'intérêt. Duroc, qui allait à Saint-Pétersbourg porter les compliments du gouvernement français à Alexandre I", proclamé empereur après le meurtre de Paul I", avait écrit de Berlin : « J'ai reçu mille affabilités de la famille royale: j'ai été invité à la table du Roi, qui m'a comblé de prévenances et m'a montré beaucoup d'attachement pour votre personne. Il espère que c'est vous qui ferez la paix générale et que vous
(1) Mémoires d'un homme d'État, VIII, 199-200.
(2) Archives rotjales prussiennes, etc., II, 40.
n'oublierez pas vos amis (1). » Et c'était là le véritable sens des témoignages de cordialité que la Prusse multipliait. De Berlin était envoyé à Paris le prince de Nassau, qui venait plaider sa cause personnelle, sous prétexte d'apporter les assurances de la sincère affection du Roi (2). Le général Hédou ville, de passage dans la capitale prussienne, mandait : « Le Roi m'a assuré qu'il attachait le plus grand prix à l'amitié du Premier Consul et qu'il saisirait les occasions de resserrer les liens qui conviennent aux deux nations. Sa Majesté m'a invité à dîner, m'a fait placer vis-à-vis d'elle et a saisi toutes les occasions de m'adresser la parole. Après le dîner. Leurs Alajestés m'ont encore dit les choses les plus obligeantes. Je n'entre dans ces détails que parce que tout ce que j'ai éprouvé de flatteur dans celte réception tient à l'admiration et à la confiance qu'inspire le Premier Consul (3). >' Rien n'était négligé dans les entourages du Roi; son secrétaire intime. Lombard, demandait comme une insigne faveur d'offrir au Premier Consul un exemplaire de sa traduction en vers français du quatrième livre de V Enéide (4). Et, de son côté. Napoléon renchérissait sur ces bons procédés qu'il aimait malgré tout à regarder comme des progrès accomplis par lui dans l'estime du gouvernement prussien. C'est ainsi que, dans la répartition des indemnités allemandes, il accorda à la Prusse un accroissement si considérable que le ministère berlinois ne put s'empêcher de dire : « Un patriote prussien, libre de ses vœux, n'eût pu mieux le calculer... L'idée seule est un titre à la reconnaissance (5). •>■>
Comme s'il ne pensait pas s'être montré assez généreux pour la nation amie. Napoléon faisait dire à Berlin que, « s'il n'avait écoulé que son penchant, il aurait volontiers donné à la Prusse
(1) Aî-chives nationales. A F., IV, 1690.
(2) Correspondance de Napoléon I", VIII, 474.
(3) Archives du ministère des Affaires Etrangères, 141 ; Hédouville à Talieyrand.
(4) Archives royales prussiennes, etc., II, 78.
(5) Ibid., 68.
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la totalité de ses demandes, mais qu'il se trouvait en face de la Russie et de l'Autriche, qui voulaient réduire les exigences prussiennes. » Les mêmes idées sont exposées également par Talleyrand, qui écrit, le 18 mai, à Beurnonville, notre ambassadeur à Berlin : c; Le Premier Consul n'a pu se dissimuler que l'Autriche et la Russie considéraient d'un œil lout différent la question de l'indemnité prussienne, et que ces deux puissances se montraient parfoitement d'accord, tant pour déprimer la valeur des pertes de la Prusse, que pour réduire son dédommagement au réel équivalent de ses pertes (1). » Cette assertion est rigoureusement confirmée parla correspondance d'Alexandre P', qui mandait, le 20 février 1802, à son ambassadeur à Paris : « Il serait utile que le ministère français eût la môme conviction que moi, à savoir que les prétentions de la Prusse sont démesurées (2). » a C'était une chose curieuse, écrit Talleyrand au général Hédouville, ambassadeur à Sainl-Pélersbourg, de voir la France réduite à plaider contre le ministre russe en faveur des amis et des alliés de l'empereur Alexandre, et le ministre russe, qui devait concilier les intérêts de son pays avec les nôtres, n'ouvrir la bouche que pour préconiser l'Autriche et repousser les avantages que nous demandions pour nos amis communs (3). 5' Ces paroles de Talleyrand se trouvent répétées presque mot pour mol par le Premier Consul disant, l'année suivante, à l'ambassadeur de la Cour de Berlin : « J'eusse voulu que la Prusse obtînt un million d'àmes de plus, mais vos amis les Russes et vos rivaux les Autrichiens s'y opposaient, et je m'entendais répéter de toutes parts qu'il ne nous convenait pas trop de nous faire le Don Quichotte pour uue puissance sur laquelle on ne peut guère compter en cas de besoin (4). »
(2) Archices impériales russes, etc., IA\, 347.
(3) Archives du ministère des Affaires Etrangères ; Talleyrand à Hédouville, -V juin 1802 ; S. Tatistchkfk, Alexandre I" etXapoUon, p. 3.
(4) Archives royales prussiennes, etc., II, 219.
Toujours enclin à une sorte de surérogation quand il s'était tracé une ligne de conduite bienveillante à l'égard de quelqu'un, Napoléon se plut à aider par tous les moyens possibles le roi de Prusse, qui avait à vaincre l'opposition de l'empereur de Russie. Ayant appris que dans le commencement de juin Frédéric-Guillaume III se rencontrerait avec Alexandre 1" à Memel, il rompit l'ordre des travaux de ce qu'on a appelé le recès de 1803, et s'empressa de délimiter les territoires qui devaient être attribués à la Prusse. Il fallait avoir l'immense désir de rendre service au roi de Prusse pour toucher, avant l'accord final, à la répartition des indemnités qui étaient « une vraie mer à boire, un chaos » , selon l'expression du chancelier russe, qui ajoute : « Les Cabinets où ces sortes d'affaires sont le plus familières n'y comprennent rien, et c'est^ des princes d'Allemagne, à qui nous enverra le plus de cartes bien enluminées, des tableaux statistiques et des documents sur les péages, les droits de suzeraineté, etc. Aussi, je voue à Pluton les savants allemands, la constitution, les princes... et si je pouvais donner quelques terres à moi pour satisfaire ces rois et princes arpenteurs, j'en ferais bien volontiers le sacrifice (1 ). »
Dans le but de bonifier sa part, on allait en consultation à Saint-Pétersbourg; mais, à Paris, où le jugement devait être rendu, on était autrement obséquieux. Là, les petites Cours dépossédées poussaient des cris d'écorchés, exhibaient les bilans menteurs, enflaient la valeur de ce qu'on leur prenait, décriaient les revenus de ce qu'on leur allouait en retour. Afin d'obtenir davantage elles se multipliaient en intrigues, serments, offres de dévouement éternel; enfin elles répandaient l'or à profusion pour gagner des appuis (2). D'après l'ambassadeur prussien, Mme Grant, la maîtresse de Talleyrand, « semblait encourager
(1) Archives du priiice Worontzoff, VIII, 258-269.
(2) Armand Lkkeuvre, Histoire des cabinets de FEurope pendant le Consulat et l'Empire, I, 222, 225 ; Bigxo\, II, 309, 311.