‹ Napoléon et la paixChapitre 11 sur 148 · LE LOT DE LA PRISSE · texte numérisé non relu

LE LOT DE LA PRISSE

les geus timides, en étalant à leurs yeux les cadeaux offerts de tous côtés (1). « C'est en faisant allusion à ces honteux trafics que Xapoléon se contenta de dire brièvement à un prince plus favorisé que les autres : a Combien Talleyrand vous a-t-il coûté (2)? w

Le Premier Consul, par égard pour le roi de Prusse, le mit hors de cause, le dispensant ainsi de participer à ces bassesses, à ces marchandages, à ces compétitions ardentes qui ne devaient prendre fin qu'un an plus tard. Il établit de sa propre autorité le lot prussien, ainsi que celui du prince de Nassau- Orange, beau-frère de Frédéric-Guillaume III. Voici en quels termes il fit part à ce dernier de ses intentions : « Les affaires qui intéressent Votre Majesté sont sur le point d'être signées et je regarderai toujours comme politique pour la France et extrêmement doux pour moi de faire quelque chose qui puisse accroître la puissance et les forces de sou royaume et de réunir par des liens plus étroits la Prusse et la France (3). n

Enfin, se demandant comment il pourrait le mieux aider Frédéric-Guillaume à obtenir l'adhésion d'Alexandre I" au « système spoliateur de la Prusse (4) j? , ainsi qu'on disait alors en Russie, il trouva que le meilleur moyen était sans doute de placer le Tsar en face d'un arrangement déjà consenti par la France. Alors il mit en route le capitaine Dumontier, de la garde consulaire (5), muni de l'acte de cession bien en règle. Cet officier avait ordre de joindre à Kœnigsberg le Roi, qui devait traverser cette ville pour gagner Memel. Il semblait prudent en effet de devancer les décisions et de forcer la bonne volonté des puissances que risquaient d'indisposer les conces-

(1) Archives royales prussiennes, etc., U, 72.

(2) .\. PiCHOT, Souvenirs intimes sur Talleyrand, 166.

(3) Correspondance de Xapoléon I", \II, 474'.

(4) Archives du prince II orontzoff, WIII, 257.

(5) Archives du miîiistère des Affaires Etrangères, 141; Talleyrand à Hédouville.

sions faites à la Prusse. En échange de quelques parcelles de territoire, soit deux mille sept cent cinquante kilomètres et douze mille cinq cents âmes, la Prusse recevait douze mille kilomètres carrés et plus de cinquante mille âmes. Sa domination, grâce à ce remaniement de l'Empire, se trouvait affermie sur l'Allemagne centrale (1), et ses revenus s'augmentaient de deux millions quatre cent mille florins (2). Frédéric-Guillaume, qui regardait cette répartition comme un événement dont la Prusse ne savait trop s'applaudir, ne fut plus maître de sa joie; tout en lui et autour de lui respirait le plus parfait des contentements (3). Parcimonieux d'ordinaire, il devint subitement généreux, presque prodigue; d'un coup, il donna cent vingt mille thalers à son ministre Haugwilz (4). Craignant que tant de bonheur ne lui échappât ou ne fût contesté par quelque rival, il avait recommandé à ses ministres de ne mettre personne dans le secret de l'heureuse nouvelle, puis il s'était inquiété des moyens les plus propres à bien disposer l'empereur de Russie en faveur de cette solution inespérée.

En arrondissant ainsi la Prusse au delà même des ambitions des patriotes de ce pays, Napoléon restait fidèle à ses promesses réitérées comme aux aspirations anciennes de la politique française. Et, pour bien établir la probité du gouvernement français, nous ne saurions trop insister sur ce fait que les promesses formulées à l'époque oii la France avait à combattre l'Europe entière étaient réalisées loyalement et généreusement, quand la France plus grande que jamais n'avait rien à redouter de personne. L'Italie était reconquise ; la paix avait été signée avec TAutriche, le 9 février 1801 ; avec la Russie, le 8 octobre 1801 ; avec l'Angleterre, le 25 mars 1802.

(1) HijiLV, Formation territoriale de l'Europe centrale, II, 90-91.

(2) Comte de Garde\, Histoire des traités de paix. VII, 266.

(3) J^rchives royales prussiennes, etc., II, 97 à 111.

(4) Raxkk, Eigenhàndige Memoiren des Staats Kanzlers Fûrsten von Harden- Lerg, U, 3C.

LA PROBITÉ DU GOUVERXEMEXT FRAXÇAIS 43

Quelque plausibles que paraissent être les raisonnements par lesquels on entend démontrer que Napoléon ne rêva jamais que campagnes, batailles et conquêtes, il faudra bien convenir qu'en cette heure de 1802, tous ses actes avaient pour but de consolider la paix générale. Qu'au moment où l'on était menacé d'une formidable coalition on eût songé à combler la mesure de l'ambition de la Prusse, avec la pensée d'en ftiire une alliée ou seulement une spectatrice inerte, cela n'eût pas impliqué une volonté formelle de mettre fin aux guerres européennes. Mais alors que tous les ennemis ont déposé les armes, donner à son voisin immédiat une puissance plus forte qu'il n'avait osé la rêver tout en demandant davantage, c'est bien sans conteste l'acte d'un homme désireux de s'attirer la sympathie des souverains et non de provoquer leur hostilité.

Que Napoléon ait mis en plus une certaine coquetterie à se montrer empressé et chevaleresque, afin d'engager le roi de Prusse à le servir dans l'esprit d'Alexandre, cela n'est guère douteux. Il souhaitait vivement de voir rétablies les relations à peu près cordiales qui avaient été nouées si difficilement autrefois avec Paul P'. De fait Alexandre avait signé la paix six mois après son avènement, mais cela ne voulait nullement dire qu'il eût la moindre sympathie pour la France; s'il s'était décidé à négocier, c'était seulement le jour où, par suite de la constitution d'un ministère anglais favorable à la pacification générale, une sorte de détente s'était opérée entre Paris et Londres; le jour aussi où, dans le partage des indemnités allemandes, la fortune de son oncle et de son beau-frère, l'un duc de Wurtemberg, l'autre Electeur de Bade, dépendait principalement du bon plaisir consulaire. Les intérêts des deux parents du Tsar furent réglés directement par les articles secrets annexés (1 ) à la convention officielle signée par la France et la Russie. Dans son

(1) Comte DE Gardex, Histoire des traités de paix, VI, 287.

ardente passion de vivre en excellents termes avec cette dernière puissance, le Premier Consul se fit l'esclave de tous les désirs et même il se plaça presque sous la tutelle d'Alexandre en l'appelant à sanctionner les affaires d'Allemagne et d'Italie.

Le Premier Consul avait lieu d'espérer que son désintéressement, accompagné d'une sorte de déférence envers la majesté impériale, serait payé plus tard par des facilités d'entente sur d'autres sujets. Son illusion ne fut pas de longue durée. Le nouvel empereur russe continua de marquer son antipathie et de repousser sans examen toute idée de concession sérieuse pouvant être faite à la France. Ses mauvaises dispositions se manifestèrent clairement, en 1802, dans une lettre qu'il écrivit à Morkoff, son ambassadeur : « Vous tiendrez compte, dans vos entretiens avec le Premier Consul... que les expressions générales dans ma lettre à Bonaparte, que le commerce français aura ici une protection, ne peuvent signifier qu'on arrivera à la conclusion d'un traité de commerce (1). » Des actes, tels que ce veto préalable, expliquent pourquoi Napoléon recherchait un parrain capable d'influencer favorablement le Tsar et de le faire revenir de préventions — plus instinctives que fondées — contre les Français en général, et contre leur chef en particulier. Le Premier Consul pouvait croire arriver à son but, « car la Prusse en ce temps, dit un ministre prussien dans ses Mémoires, flattait la France d'une alliance intime et confédérative à laquelle s'unirait la Russie (2). » Par sa courtoisie envers le roi de Prusse, Napoléon pensait donc se ménager auprès d'Alexandre un avocat d'autant plus chaleureux qu'il l'avait nanti d'honoraires considérables.

Dans l'oubli des suspicions contre la France, dans le relèvement de son prestige personnel, le chef du gouvernement français s'imaginait trouver le moyen d'assurer la paix européenne.

(1) Archives impériales russes, etc., LXX, 382.

(2) Mémoires d'un homme d'État, VIII, 239.

ILLISIOXS DE XAPOLEOX SIR LES SOIVEHAIXS 45

Ses intentions pacifiques, qu'il avait communiquées à la Prusse, sont consignées dans un mémoire remis par le ministre prussien au Roi, au moment où celui-ci partait pour Memel : « Sans doute, les deux souverains, dit Haugwitz, se confieront, dans l'intimité de leurs entretiens particuliers, leur manière d'envisager la proposition du Premier Consul. Cette proposition consiste dans une réunion de vues, de principes et de moyens concertés entre la Russie, la Prusse et la France, dans le but de conserver la paix en Europe... Il ne |)eut rien arriver de plus heureux pour le maintien de la paix et du repos général (1). "

Les procédés de Napoléon, dans cette circonstance, confirment, sans l'ombre d'un doute, la sincérité de ses paroles. Rien n'avait été négligé par lui pour obtenir la réalisation de la triple alliance, dont les bases, pensait-il, allaient être posées à Aleniel. Ses combinaisons, cela sera remarqué plus d'une fois encore, étaient dénuées de ce sens pratique des affaires qui recommande de ne rien livrer avant d'avoir reçu. Revêtues de toutes les apparences d'une belle grandeur d'ànie, elles auraient pu être couronnées de succès, si la noblesse des sentiments, la probité du caractère, avaient été, comme se le figurait Napoléon, les vertus naturelles des souverains, « des hommes nés sur le trône, « ainsi qu'il les nommait souvent.

Pendant presque toute sa vie, il mit en eux une sorte de confiance respectueuse, où la superstition avait sans doute autant de part que le regret constant de sou obscure extraction. 11 n'était pas éloigné de croire que les rois héréditaires appartenaient à une humanité supérieure. On doit, au début de cette étude, attacher une réelle importance à celte tendance, indéniable selon nous, de son caractère. Ses préjugés sur la valeur morale, sur la loyauté des monarques légitimes, seront de très grande influence sur toute sa carrière et aussi, il faut

(1) Archices foyales prussiennes f elc.^ II, 93 à 95.

bien l'avouer, sur l'avenir de la France. Persuadé que les qualités de franchise, de droiture, qu'il leur supposait, étaient innées en eux, il croyait se rehausser dans leur esprit, se rendre digne de leur estime en conforniant toujours, et sans la moindre arrière-pensée, ses actes à ses paroles. A ce jeu, il sera naturellement et presque toujours dupe des macliiavélismes de la diplomatie. Pour lui dessiller les yeux, il lui faudra de nombreuses et pénibles vicissitudes, corrigées heureusement par son merveilleux génie d'homme d'action. Et il ira jusqu'en 1814 pour s'écrier un jour : " Ces gens-là (les souverains) ne veulent pas traiter... Ils ont mis en oubli ma conduite envers eux, quand je pouvais les écraser... Ma clémence a été de la niaiserie... Un écolier eût été plus habile que moi (1). « Le prestige exercé sur lui par les souverains dynastiques a toujours été considérable, et cela semble ressortir de la satisfaction d'aiiiour-propre qu'il laisse apercevoir dans ses lettres chaque fois qu'il parle d'une entrevue avec un empereur, un roi ou un prince héréditaire. Ceux-ci, même quand ils devront leur sceptre à son unique volonté, seront attirés avec orgueil à sa Cour, recherchés, imposés pour les alliances de sa famille. Enfin lui-même se croira à l'apogée des ambitions humaines quand il aura contracté mariage avec une archiduchesse d'Autriche, quand il pourra se dire le gendre d'un César germanique. Son premier désenchantement lui vint eu 1802 des espérances qu'il avait placées dans la gratitude du roi de Prusse.

Depuis qu'il avait eu l'imprudence de tout accorder sans condition et qu'on n'avait plus rien à attendre de lui, il se trouvait au dernier rang des préoccupations de Frédéric- Guillaume III, dont le seul objectif n'était maintenant que d'obtenir l'adhésion du Tsar à l'agrandissement de l'État

(1) Souvenirs du duc de Vicence, I, 182.

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