LE TRAITÉ DE SGHOEMBRUNM
En revanche, la Bavière cédait à la Prusse un territoire de vingt mille âmes, pour arrondir le Margraviat de Bayreuth, et la France cédait à la Prusse le Hanovre avec tous les Etats allemands appartenant à l'Angleterre.
La Prusse garantissait à nos alliés les résultats du traité de Presbourg à intervenir.
La France garantissait à la Prusse toutes ses possessions tant anciennes que nouvelles.
Les deux puissances, enfin, prenaient sous leur garantie Tintégrité de la Porte Ottomane (1).
Par ce traité et en raison de ses échanges avec la Bavière, la Prusse, il est vrai, perdait trente mille habitants, mais elle en regagnait neuf cent cinquante mille par la possession du Hanovre qu'elle avait tant convoité et que Napoléon n'avait jamais voulu céder que contre un (raité d'alliance. En outre la Prusse passait au rang de nation maritime en devenant maîtresse de la mer du Nord et l'une des principales riveraines de la Baltique. Enfin la disparition des Anglais d entre les princes allemands lui assurait une influence sans égale sur la Basse-Allemagne (2).
En face d'une duplicité patente, presque d'une trahison accomplie, l'Empereur, on en conviendra, aurait pu trouver un châtiment plus sévère. De toute façon il faut avouer que, dans cet acte, rien ne décèle une arrière-pensée de faire la guerre à la Prusse. Ce seraient de singuliers préliminaires d'hostilité contre un royaume que d'augmenter sa puissance de près d'un million d'âmes, son armée de quatre-vingt mille hommes, ses revenus de plusieurs millions. Finalement, c'est indiscutable, Napoléon oubliait des ressentiments qu'il croyait justes et se vengeait de façon inattendue, en accordant à la Prusse des avantages qu'elle aurait à peine osé espérer après avoir rendu d'importants ser-
(1) Lombard, Matériaux, etc.. 131.
(2) HiMLV, Formation de l'Europe contemporaine , II, 95.
vices. « Voilà, comte Haugwitz, dit-il, le traité que je vous propose de signer séance tenante. Pour moi il n'y pas d'alternative; je veux la paix du continent. Je la veux pour finir ma guerre avec l'Angleterre et me garantir que de sitôt au moins elle ne troublera pas le repos de l'Europe. J'ai le choix entre l'alliance de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie. Vous pensez bien qn'il ne m'en coûterait pas beaucoup d'avoir celle de l'Autriche; mais il me répugne de m'unir à une puissance que je viens d'abattre. Pour récompenser mes alliés du sud de l'Allemagne, la Bavière et le Wurtemberg, je dois rogner plus d'un morceau de ce bel empire, auquel malgré tout il restera encore assez de puissance. Néanmoins, après l'avoir maltraité de la sorte, après l'avoir déshabillé en partie, il nie semble indécent de m'allier avec lui. Au surplus cette alliance ne serait pas du goût de mon peuple, et ce goût, croyez-le, j'en tiens plus compte qu'on ne le pense. Nos armées se trouveront bientôt et fatalement en présence. Cet état de choses ne peut durer. Ou je dois courir de nouveau les chances de la guerre, ou je dois m'arranger avec la Prusse, sous la garantie que pour longtemps le repos du continent ne sera pas troublé. Sans cette garantie, vous pensez bien que je ne me déterminerai jamais à conduire mes troupes sur les bords de l'Océan. Si vous n'acceptez pas je reprendrai ma conquête, je récupérerai le pays de Hanovre. Et alors qu'arrivera-t-il? Le Roi reprendra une attitude menaçante vis-à-vis de moi. Il maintiendra ses armées sur le pied de guerre ne fût-ce que pour couvrir ses propres Etats. En attendant nous ruinerons nos finances, et la guerre éclatera tout de même un jour ou l'autre. D'ailleurs cette situation ne me convient pas ; elle ne convient nullement au caractère français. ^ — « Enfin, ajouteM. de Haugwitz après avoir rapporté à son Roi ce qui précède. Napoléon me laissa le choix ou de signer la convention qu'il me proposait ou de remporter la conviction que la guerre était inévitable, que la paix avec l'Autriche serait conclue sur-le-charap
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et que dès lors Napoléon ne tarderait pas de suivre son plan contre la Prusse. 55
Le pauvre M. de Haugwitz était dans la situation la plus pénible cil se soit peut-être jamais trouvé un diplomate. Dans ses instructions tout avait été prévu, hormis ce qui était arrivé. Qui pouvait supposer que les forces russes et autrichiennes seraient écrasées simultanément en quelques heures, que ces deux puissances rompraient d'elles-mêmes le lien formé à Potsdam, que la Prusse compromise demeurerait seule face à face avec Napoléon victorieux? Partir pour déclarer la guerre pendant que les armements se complètent derrière soi et revenir avec un traité d'alliance dicté par celui qui devait se rendre à merci, c'était, il faut l'avouer, un dénouement fort inattendu.
M. de Haugwitz savait mieux que personne combien de fois la Prusse, malgré tous ses désirs, avait refusé le Hanovre au prix d'une alliance. D'autre part l'orgueil prussien surexcité allait-il consentir à la cession de provinces depuis longtemps incorporées à la Couronne ? Certes, sur ce point, la compensation était considérable, mais il n'en était pas moins évident qu'on subissait la loi du vainqueur. Cependant que faire? Fallait-il par ce refus se lancer dans une aventure aussi périlleuse qu'une lutte avec la France? Il est bien vrai que la guerre, au moment du départ de M. de Haugwitz, était regardée comme inéluctable, qu'elle était acclamée à Berlin par les militaires et la population; mais c'était la guerre conjointement avec les armées autrichienne et russe et non pas la guerre de la Prusse seule contre Napoléon, contre son armée en pleine effervescence de gloire après de prodigieux succès.
Obligé de mettre fin aux tergiversations qu'il s'efforçait de dissimuler, Haugwitz fit ce que lui commandaient la prudence, le bon sens, l'intérêt immédiat de sa patrie. Le motif, se dit-il, qui devait primer tout autre était de gagner du temps ; or il atteignait ce but puisque Napoléon s'était déclaré prêt, aussitôt
que le traité serait signé, à envoyer un courrier aux généraux pour leur interdire toute hostilité. La Prusse obtenait donc un véritable répit. Et le Roi, eu dernière analyse, ne reslait-il pas maître de choisir entre la ratification du traité et la guerre? Haugwitz signa donc le traité en présence de Napoléon et de Duroc, le 16 décembre 1805. C'était le jour même où Frédéric- Guillaume III avait promis à l'empereur Alexandre et à l'archiduc Antoine d'entrer effectivement en hostilités contre la France. L'ambassadeur prussien se hâta de reprendre le chemin de Berlin, n'ayant obtenu qu'un délai de trois semaines pour transmettre la ratification de son maître (1).
Recevant la copie du traité si prestement enlevé au plénipotentiaire prussien, Talleyrand félicita Napoléon en lui disant : « Les conséqnences de ce traité seront immenses soit pour la paix, soit pour la guerre, et surtout pour la paix (2). « C'était admirablement comprendre les intentions de l'Empereur qui avait voulu avoir les mains libres pour la guerre britannique, tout en conservant les meilleures chances de paix sur le continent. Du côté de l'Autriche, la tâche de notre ministre des Relations Extérieures fut singulièrement facilitée par la mise hors de cause de la Prusse et par l'affectation à divers Etats de certains territoires dont il ne pouvait plus être question dans les pourparlers. La prévision de l'Empereur se réalisa; il avait écrit le 14 décembre à Talleyrand : « Sûr de la Prusse, l'Autriche en passera par où je voudrai (3). ?) En effet tout ce qui était en suspens fut promptement réglé. Après avoir discuté d'abord à Nikolsbourg, en Moravie, dans les lignes françaises, les ministres accrédités s'étaient transportés à Vienne. Enfin ils se rendirent
(1) Pour tout ce qui concerne les missions de M. de Haugwitz près de Napoléon, voir Ranke, Hardenhergs eic/enhandige Memoiren, principalement le tome V : rapports et mémoires au roi de Prusse, signés de M. de Haugwitz; ses confidences avant léna au chevalier de Geutz, dans Gardex, X, G-'i et suivantes.
(2) Lettres inédites de TiiUerjrand à Xapoléon, p. 221i-.
(3) Coirespondance de Napoléon \", XI, 478