LA PAIX DI'] PRESBOURG
à Presbourg où turent arrêtées défiaitivement les conditions qui clôturaient la guerre entre l'Autriche et la France. Par ce traité qu'on a appelé la paix de Presbourg, l'Autriche perdait moins de trois millions d'habitants, exactement deux millions sept cent quatre-vingt-cinq mille, c'est-à-dire environ le dixième de sa population et de ses revenus. Elle donnait à la France une indemnité de cent millions, inférieure probablement à la dépense nécessitée par cette expédition. Au total l'Autriche, après sa troisième campagne malheureuse contre la France, conservait une puissance de vingt-cinq millions d'habitants, un revenu de cent dix millions de florins et une armée de trois cent trentecinq mille hommes. Mais ce qui importait le plus à Napoléon, c'est que, par le découpage et la répartition de certains districts, les communications de l'Autriche étaient barrées avec la Suisse et l'Italie. Ici reparaît la préoccupation capitale, pour ne pas dire unique de Napoléon: refouler le plus loin possible de ses frontières, mettre en quelque sorte sous une surveillance facile les agresseurs de la France, les membres des coalitions sans cesse renaissantes depuis 1792.
La paix fut signée le 26 décembre 1805. L'échange des ratifications eut lieu cinq jours après. « Aujourd'hui, premier jour de l'an, à midi, écrit Talleyrand à Napoléon, j'ai fait avec messieurs les plénipotentiaires autrichiens l'échange des ratifications. Ainsi l'œuvre de paix a été complétée, comme Votre Majesté avait paru désirer, ce jour oiiles Français rentrant dans le calendrier grégorien semblent commencer une ère nouvelle (1). »
Talleyrand se trompait; ce n'était point les Français qui entraient dans une ère nouvelle, mais les Allemands. La France continuera de vivre sous le régime qu'elle connaît depuis cinq ans; il n'y aura rien de changé pour elle, tandis que la paix de
(1) Letlres inédites i/e Talleyrand à Xapoléon, p. 230.
Presbourg est le coup de glas du Saint-Empire germanique et régie ses luncrailles. l'ieille de dix-huit cent cinquanle-lmit ans, cette institution qui datait du jour oii César en avait jeté les premiers fondements à Pharsale, va s'écrouler en ruine, morceau par morceau. Bientôt les rois de Bavière et de Wurtemberg, créés par Napoléon à Presbourg, vont se détacher du corps germanique et seront suivis de Bade et de seize autres Etats; le titre impérial du Saint-Empire aura d'avance été résigné par la maison de Habsbourg.
Contraste singulier! Napoléon, fils de la Révolution, sera en France lereconslructeur de l'édifice social bouleversé, le restaurateur du gouvernement monarchique qui semblait disparu j)our jamais. Il établira un code et un système administratif que les Bourbons, en le détrônant, seront heureux de pouvoir conserver. A l'étranger, partout et principalement en Allemagne, il est le véritable instrument de la Révolution. Les armées ne semblent faire des trouées que pour ouvrir un passage aux souffles violents de liberté et d'émancipation humaine Comme un chef de bandes révolutionnaiies, il ne conquiert que pour détruire : régime féodal, glèbe, corvées, juridictions seigneuriales, iniquités subies par les misérables vilains, monopoles des grades supérieurs militaires et civils réservés jusqu'ici à la noblesse, tout va disparaître au rayonnement des couleurs du drapeau de la France. Ce fut la mission certaine de Napoléon de renverser en Allemagne et en Italie l'abominable système des petits princes, de réveiller l'esprit du peuple, de balayer les débris d'une féodalité épuisée et de laisser le champ libre au développement des formes nouvelles et meilleures de la vie publique (l).
M. de Haugwitz rentra à BerUn le 25 décembre 1805. Il y apportait le traité d'alliance franco-prussienne et de plus, pour Frédéric-Guillaume III, une lettre de Napoléon ainsi conçue :
(1) James Brvce, le Saint-Empire romain (jcrmanique, p. 472 ; Supplément aux Mémoires du duc de Gaé'le, p. 89 et suiv.
LES SEXTIMEXTS ELEVES DE L'EMPEREIR 439
a Monsieur mon frère, j'ai vu M. le comte de Haugwilzj je l'ai longtemps entretenu de mes sentiments, de mes projets et de mes vues. Il a lu dans mon àme, il l'a vue à nu. C'était une situation si nouvelle pour mon cœur d'avoir eu à se plaindre de Votre Majesté, qu'il n'a pu se couvrir d'aucun artifice. Je désire Tort que M. le comte de Haugwitz ne cache rien à Votre Majesté de tout ce que je lui ai dit; et, si Elle a à se plaindre de quelque chose, je me flatte qn'Elle verra que si Elle avait été pour moi un simple personnage de politique, mon cœur n'eût pas été aussi sensiblement affecté. AI. le comte de Haugvvitz est porteur d'un traité où Votre Majesté jugera que rien n'a pu me faire oublier six ans d'amitié et surtout la preuve qu'Ella m'a donnée de l'intérêt qu'Elle me portait, ayant été la première à reconnaître ma dynastie. Il ne tiendra qu'à Votre Alajesté que je sois constamment le même pour Elle. Si Elle veut, par la pensée, se placer exactement dans ma position et apprécier dans cette circonstance ce que j'ai fait pour l'amour d'Elle, Elle se convaincra de toute la vérité de mes sentiments. Un des plus grands bienfaits que je veux devoir aux succès que j'ai obtenus, c'est de reconnaître qu'ils m'ont mis au-dessus des préjugés ordinaires et dans le cas de ne consulter que mon cœur et cette tendre amitié que je lui ai vouée depuis longtemps. II m'a été bien pénible de penser un instant que nos ennemis communs me l'avaient fait perdre; mais je sens aujourd'hui que, dans quelque situation que la politique place désormais nos couronnes, il n'appartient plus à moi de ne pas me livrer à un sentiment qui m'a constamment guidé dans tant de circonstances importantes (1). »
Ainsi parlait l'homme qui venait d'indemniser, par un accroissement de puissance et de richesse considérable, ce Roi qui traîtreusement, petit à petit, avançait son armée pour lui
(1) Correspondance de Xapolcon I", XL 482.
porter le coup de yràce, lui faire perdre sa couronne, lui infliger le déshonneur d'avoir conduit sa patrie au démembrement, à la ruine. Si pour dénier la sincérité des sentiments élevés et rares, exprimés et mis en pratique par Napoléon, on veut prétendre que ses mobiles en la conclusion de cette affaire ont été d'ordre purement politique, nous n'en arriverons pas moins à cette constatation qu'il a su ne pas pousser à une guerre dont le résultat n'était pas douteux, alors qu'avec une armée merveilleusement entraînée par des succès inouïs, il pouvait tomber sur la Prusse démoralisée par les revers de ses alliés et mal préparée par une mobilisation mollement conduite.
Cependant lorsque Al. de Haugwitz, de retour à Berlin, donna lecture du traité de Schœnbrunn, il eut à essuyer des reproches violents de la part du Roi et de ses conseillers. Bien qu'on l'accusât d'avoir outrepassé ses instructions, il ne se troubla point; il s'efforça de mettre en évidence la situation extraordinaire oii il s'était trouvé au lendemain d'Auslerlitz. Il avait la conviction d'avoir accompli son devoir de patriote et de serviteur fidèle du Roi. Il restait convaincu, malgré les récriminations de ses collègues, que nul autre a s.i place n'eût mieux fait que lui ; et puis il s'empressait d'ajouter qu'on avait encore le choix entre l'alliance et la guerre; que, .'jI l'on voulait la guerre, rien n'était plus facile : il n'y avait qu'à refuser de sanctionner le traité.
Par des motifs ignorés encore de M. de Haugwitz, le Conseil royal tomba tout de suite d'accord sur le principe du rejet de la convention. Ce relus de la Prusse est de prime abord des plus difficiles à comprendre. Comment une nation qui a encouru des châtiments terribles auxquels elle a échappe par la modération presque invraisemblable de celui qu'elle voulait abattre, comment cette nation peut-elle repousser dédaigneusement un traité qui lui épargne toutes représai.les et lui assure une augmentation de territoire cl de revenus? Les promoteurs du rejet