LES FAUX SCRIPULES DE LA PRUSSE
mettaient en avant que l'amour-propre national ne supporterait pas qu'on lui dictât une loi alors que l'armée n'avait pas brûlé une seule amorce; ils alléguaient ensuite que le Roi et son peuple éprouveraient un trop grand déchirement de cœur à se séparer de sujets et de concitoyens depuis si longtemps attachés à la monarchie prussienne et qui devaient être cédés à la Bavière.
Certes, voilà de nobles, d'irréfutables raisons. Etaient-elles sincères? C'est douteux. On n'était pas assez naïf à BerUn pour ignorer les moyens propres à calmer facilement les susceptibilités d'amour-propre, si toutefois elles venaient à se faire jour autrement que sous l'excitation du parti de la Cour, et ce n'était pas selon toute apparence une besogne ardue que de présenter comme une victoire un arrangement qui en définitive était des plus profitables à la Couronne et qui réalisait un rêve caressé depuis longtemps par la politique prussienne. Quant aux regrets éveutuels provenant du fait de détacher de la mère-patrie des lambeaux de principautés, on pouvait s'en consoler par la pensée qiie la Prusse elle-même avait absorbé de nombreuses populations sans se soucier beaucoup du chagrin des annexés, ni du désespoir d<'S princes dépossédés. Le gouvernement prussien n'av.iit enfin qu'à songer à la Pologne, aux traités de Bâie et de Luncville, aux abus commis dans le partage des indemnités germaniques.
N'omettons pas de dire que, par une objection plus spécieuse, la Prusse constatait qu'elle cédait ce qui lui appartenait en propre, tandis que Napoléon donnait simplement, disait-elle, ce qui était la propriété de l'Angleterre. Cette remarque eût été juste s'd s'était agi d'un échange de territoire discuté en pleine paix et motivé par les convenances réciproques de deux pays voisins et amis. Mais il n'en était point ainsi. La Prusse avait été virtuelleuient vaincue à Austerlitz avec ses alliés; elle devait subir des pertes si telle était la volonté du vainqueur, et c'est
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bien de ce nom qu'il faut appeler Napoléon puisque la Prusse en réalité déposait les armes devant lui. On ne pouvait donc établir une comparaison entre ce qu'il prenait en vertu du droit de la guerre et ce que, sous sa responsabilité et sa garantie armée, il offrait sans y être obligé d'aucune manière. Au lieu de se retranclier derrière des arguments plus sonores que ibndés, la Prusse avait à choisir entre trois façons de se montrer loyale en cette circonstance :
1° Considérer comme valable l'acte signé par AI. de Haugwitz, son plénipotentiaire; 2° déchirer cet acte et continuer la guerre dont elle était la collaboratrice; enûu, puisqu'elle repliait ses troupes vers leurs garnisons, comme le faisait du reste la Russie, la Prusse pouvait, en troisième lieu, tenir à la France le langage suivant : « Je succombe avec mes alliés; je ne puis seule soutenir l'œuvre de la coalition à laquelle je m'étais dévouée. Je n'espère pas, moi qui suis encore dans la période de mobilisation, vaincre là où ont éclioué des armées préparées depuis plus d'une année. Vous m'imposez une rançon de territoire, soit, je m'incline; mais je n'accepte point le Hanovre en échange; je vous le laisse. Vous l'occuperez si bon vous semble, ainsi que vous le faisiez avant la campagne d'Autriche. »
Hormis ces trois points, tout dans la discussion prussienne n'était que confusion, renversement des rôles, prétexte de vaine chicane. La vérité qui, selon nous, ressort de l'étude des documents ofticiels, c'est que la Prusse s'est placée entre deux, feux aussi dangereux l'un que l'autre. Qu'elle prenne le Hanovre ou qu'elle le refuse, elle s'expose également à la guerre, soit avec la France, soit peut-être avec le reste de l'Europe, en tout cas avec l'Angleterre. Voici par quelle fausse manœuvre elle s'était acculée à cette situation presque inextricable.
Aussitôt après avoir expédié à Napoléon son projet de médiation, véritable ultimatum, et sans attendre des nouvelles de M. de Haugwitz son mandataire la Cour de Prusse, sûre de la
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défaite des Français, avait fait un pas énorme vers la coalition. Imprudemment zélée pour la cause des alliés, elle venait de garantir en quelque sorte à l'Angleterre la restitution du Hanovre. Elle avait déclaré et répété que, s'il le fallait, elle s'opposerait par la force à la rentrée des Français dans l'Electorat. Par cette déclaration elle entendait dépouiller ni plus ni moins la France d'une conquête faite il y avait trois ans bientôt, conquête qu'elle avait soutenue alors de son assentiment, voire de son concours puisqu'elle avait marqué elle-même, à travers ses provinces, la ligne d'étapes de la frontière française à la frontière hauovrienne. Et cette attitude déloyale prise par la Prusse à l'égard de la France est attestée par des pièces irrécusables et se précise par des dates certaines.
Le 14 novembre 1805, une proclamation du roi d'Angleterre annonçait qu'eu attendant les troupes russes, requises pour occuper l'Electorat, le roi de Prusse avait bien voulu prendre la ville de Hanovre sous sa protection ; que dorénavant le duc de Cambridge serait chargé de la direction des affaires militaires et le comte de Munster du gouvernement civil du pays (1). Les paroles du roi d'Angleterre accusent nettement une entente avec la Cour de Berlin et d'ailleurs les papiers prussiens confirment suffisamment le langage britannique. Le 19 décembre, six jours avant que l'on sût quoi que ce fût du traité de Schœnbrunn, le premier ministre Hardenberg avertissait complaisamment lord Harrowby qu'un officier prussien se rendait au quartier général français afin de prévenir Napoléon que la Prusse regarderait la réoccupation du pays de Hanovre comme une mesure hostile contre elle. Ajoutons que l'Empereur n'eut pas à se demander ce qu'il avait à faire devant cette signification hautaine et pour ainsi dire agressive, elle n'arriva pas jusqu'à lui. L'officier qui en était chargé n'atteignit jamais sa destination, car il
(1) Comte DE Garde.y, Histoire des traités de paix, IX, 73.
fut rencontré en route par AI. de Haugwilz qui le ramena à Berlin (1). Un dernier témoignage plus décisif encore se trouve dans le manifeste royal prussien publié au moment de la campagne de 1806. Il y est dit textuellement : « A quelque prix que ce fût, la Prusse était résolue à ne pas permettre que les Français rentrassent dans le Hanovre (2), » Au moment où M. de Haugwitz rapportait le traité de Schœnbrunn, la Prusse, par l'invasion du Hanovre, venait donc d'en exproprier publiquement les Français. Comment Frédéric-Guillaume, si fortement engagé à Londres, allait-il pouvoir huit jours plus tard accepter l'Electorat des mains de Napoléon? Les promesses faites par le cabinet de Berlin au gouvernement britannique étaient si récentes que les renier c'était tomber dans l'abjection, sans grande chance d'éviter les représailles anglaises.
C'est sous l'empire de ces préoccupations que les conseillers de Frédéric-Guillaume s'évertuèrent à chercher les moyens de ne pas ratifier le traité de Schœnbrunn, en s'effbrçant toutefois de ne pas s'attirer une déclaration de guerre de Napoléon. On résolut alors de présenter au cabinet des Tuileries une solution mixte : on proposerait de prendre le Hanovre en dépôt jusqu'à la pacification générale. Cela pouvait permettre de continuer à dire à l'Angleterre qu'on était le gardien provisoire de son domaine et délaisser croire d'autre partà Napoléon qu'on entrait dans ses vues, avec un peu moins de brusquerie seulement pour ne pas trop effrayer l'Europe. Enfin, de sopliismes en sophismes, on en arriva à croire à Berlin que Napoléon, travaillé depuis de longues années par celte sorte d'obsession superstitieuse qui s'appelait l'alliance prussienne, se contenterait de tout ce qu'on lui offrirait pourvu que ces deux mots magiques figurassent dans le traité. Partant de cette conception, ou affecta des allures de petite maîtresse qui se donne, puis se reprend ; on décida,
(1) Ranke, Hardenbenjs cigenhcindige Memoiren, 385; Gardex, 1\, 78.
(2) Frédéric ScHOKLL, Recueil de pièces, VII, 418.
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puisque Napoléon le désirait si vivement, de ratifier la convention mais en y annexant des articles additionnels qui en annulaient les clauses principales. C'est par cette combinaison qu'on espérait sauver l'honneur de la Prusse.
Une fois cette décision arrêtée, on s'aperçut qu'on n'avait personne sous la main pour rouvrir la discussion avec le gouvernement français. Lucchesini, l'ambassadeur à Paris, était tombé en discrédit depuis quelque temps. Sans demander expressément son rappel, Talleyrand avait fait savoir à plusieurs reprises que l'Empereur verrait avec plaisir venir à Paris un vrai Prussien, M. de Knobelsdorff par exemple, en remplacement de M. de Lucchesini qui était Italien de naissance. 11 ajoutait comme réflexion générale « que les intérêts d'un Etat dans ses relations avec les autres Etats sont mieux entendus et mieux ménagés par ses sujets naturels que par des sujets adoptifs (1) « . La Cour de Berlin ne pouvait donc songer à son ambassadeur actuel. Encore moins fallait-il compter sur le premier ministre Hardenberg. Celui-ci était disqualifié en tout et pour tout aux yeux de Napoléon. Les choses en étaient arrivées au point qu'il était impossible que son nom fût prononcé dans aucune communication faite au Cabinet des Tuileries. La querelle excessive qui eut lieu entre l'Empereur et ce ministre prussien eut une influence néfaste sur les relations entre les deux Etats. Elle est assez intimement liée aux événements qui vont suivre, pour que nous eu rapportions ici les principaux incidents.
Napoléon, ayant appris par les papiers publics et par diverses indiscrétions, le rôle que M. de Hardenberg avait joué dans les manœuvres hostiles de la Prusse, considérait, non sans raison du reste, ce ministre comme un des principaux artisans delà défection du gouvernement prussien. Il avait été saisi d'une
(1) Archives du îtiinistèie des Affaires Etrangères, Prusse, 237.
fureur extrême lorsqu'il avait eu connaissance de l'ostracisme dont son ambassadeur avait été frappé pendant près de deux mois, et il ne pardonnait pas l'offense que le ministre d'Etat prussien avait faite à la dignité impériale en refusant à plusieurs reprises de recevoir M. Laforest. En outre il voyait une corrélation évidente entre la conduite antifrancaise de M. de Hardenberg et ses conférences journalières avec les émissaires anglais, aulri( biens et russes qui encombraient les anticbambres ministérielles à Berlin.
Parlant de ces faits, il prit contre Hardenberg des mesures violentes dont une au moins est regrettable car, se laissant entraîner dans un Bulletin de la Grande Armée à stigmatiser ce simple secrétaire d'Etat, il l'accusa de concussion avec les Anglais, sans preuves à Tappui d'ailleurs. Ce qui rendait l'injure plus pénible encore pour ce ministre, c'est qu'elle était précédée immédiatement du panégyrique de Haugwitz, son rival. Le trente-quatrième Bulletin à l'armée disait : « Sa Majesté a reçu à Brlinn M. de Haugwitz et a paru très satisfaite de tout ce que lui a dit ce plénipotentiaire, qu'elle a accueilli d'une manière d'autant plus distinguée qu'il s'est toujours défendu de la dépendance de l'Angleterre et que c'est à ses conseils qu'on doit attribuer la grande considération et la prospérité dont jouit la Prusse. On ne pourrait en dire autant d'un ministre qui, né en Hanovre, n'a pas été inaccessible à la pluie d'or. Mais toutes les intrigues ont été et sont impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de Prusse. Au reste la nation française ne dépend de personne, et cent cinquante mille ennemis de plus n'auraient fait autre chose que de rendre la guerre plus longue... (1). »
Comme conséquence de cette algarade. Napoléon faisait prescrire à son ambassadeur à Berlin les ordres suivants : « Vous
(1) Trente'quatrième Bulletin de la Grande Armée.
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direz à M. de Haugwilz que l'Empereur, en traitant avec lui, a toujours supposé que M. de Hardenberg se retirerait; que la Prusse voulût ou ne voulût pas la guerre, M. de Hardenberg a insulté la France. Le droit de faire la guerre appartient à chaque Couronne. La puissance à qui on la fait n'est pas pour cela insultée; mais il y a de la lâcheté à refuser des audiences aux minisires d'un grand prince. Ni vous, ni personne de votre légation, ni aucun Français ne devez avoir de communication avec ce ministre qui s'est montré l'ennemi de la France. Vous ne devez pas paraître avec lui, même en société, et s'il vous indiquait un rendez-vous, il faudrait décliner sa proposition sous prétexte de maladie. Cependant vous devez mettre dans votre conduite envers lui assez de circonspection et de mesure pour que le Roi ne se croie pas obligé de lui être utile (1). 55 Napoléon n'eut de cesse que M. de Hardenberg fût éloigné des affaires. Après le rétablissement de l'accord entre la Prusse et la France, Talleyrand écrivit encore à Laforest : « Un des torts de la Cour de Berlin qui n'est pas encore réparé, c'est celui d'avoir conservé en place M. de Hardenberg qui, non content de s'être signalé parmi les ennemis de la France, s'est conduit envers les ministres de Sa Majesté de la manière la plus impardonnable et la plus odieuse. Aussi Sa Majesté espère-t-elle que le roi de Prusse, en formant avec la France des liens étroits, sentira ce qu'il doit à ces liens mêmes et à la dignité de son allié... L'acte de ratification ne doit pas être contresigné par M. de Hardenberg sur le compte duquel vous ne pouvez parler avec trop d'amertume. \ ous êtes autorisé à dire que la confiance entre les deux gouvernements ne saurait exister tant qu'il sera ministre (2). «
On voit que Napoléon éprouvait plus de rancune d'une insulte à la dignité impériale dont il était revêtu que d'une
(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 237.
(2) Ibid., Prusse, 237.
offense personnelle. Cette susceptibilité aiguë, exagérée, qu'on n'eût sans doute pas rencontrée chez un autre monarque, s'explique aisément par la situation particulière de TEmpereur, discuté, si ce n'est vilipendé dans sa qualité de souverain par les Cours européennes. Comme tous ceux qui ont le besoin d'affermir une autorité nouvelle et qui peuvent douter encore de leur prestige personnel, il entendait être dans sa fonction impériale l'objet d'un respect élevé et universel. Toute infraction à cette exigence lui apparaissait comme un crime de lèsemajesté qu'il avait le devoir de réprimer avec la dernière sévérité. Napoléon, novice parmi les princes régnants, se conformait-il aux usages en prenant pour lui les injures faites à ses ministres? A cette interrogation c'est M. de Hardenberg qui va lui-même, et à l'occasion du différend actuel, nous donner une réponse bien affirmative; il écrivait à l'envoyé de Prusse à Paris : «Comme la sortie hasardée et calomnieuse du trente-quatrième Bulletin coïncide avec l'ordre singulier donné à Laforest de ne pas traiter et même d'éviter tout commerce avec moi, la chose prend un caractère offensant pour le Roi et porte atteinte à la dignité de son service (1). »
Le roi de Prusse résista assez longtemps aux objurgations qui lui venaient de Paris. Amateur invétéré des demi-mesures qui mécontentent tout le monde, il avait cru résoudre la difficulté en prenant deux ministres d'État au lieu d'un : Hardenberg et Haugwilz; celui-ci, pour figurer dans les affaires françaises, l'autre, dans les relations générales. Celte combinaison ne faisait pas le compte de l'Empereur ; ce qu'il voulait, c'était pour sa victime l'exclusion radicale des conseils du Roi. Il ne lâcha pas sa proie jusqu'à ce qu'il eût satisfaction complète; il lui donna le coup de grâce le jour où le ministère anglais, s'étant aperçu de la duplicité prussienne et voulant la dénoncer à l'Eu-
(1) Ardiices royales prussiennes, etc.,\\, 438.
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rope, fit publier dans les gazelles britanniques la loUre par laquelle, le 22 décembre, M. de Hardenberg avail informé l'Angleterre que la Prusse s'opposerait par la force à la réoccupalion du Hanovre par les troupes françaises. Ayant lu ce docuiiient qui remontait à trois mois et qui pour la première fois lui apportait la preuve indubitable de la trabison de la Prusse, Napoléon ne voulut point approfondir la question ni rechercher si la responsabilité n'en revenait peut-être pas au Roi iui-même. 11 affecta de ne voir que le signataire de la lettre et donna bruyamment carrière à sa véhémente colère. Le polémiste virulent qui sommeillait toujours en lui se réveilla et écriiit dans le Moniteur du 21 mars 1806 :
« La note qu'on vient de lire a été imprimée officiellement dans les journaux anglais. Est-elle véritable? Est-elle supposée? C'est ce que M. de Hardenberg peut dire... AL de Hardenberg insulte au caractère du roi de Prusse en supposant qu'il n'ait signé le traité conclu à Vienne avant la paix de Presbourg que pour se donner les moyens de tromper. Cette pensée ne déshonore uniquement que le ministre qui pense aussi bassement... Cependant il est sans exemple dans l'histoire des nations qu'un gouvernement ait assez manqué de politique pour ménager si peu ses amis et sacrifier, comme le fait l'Angleterre et d'une manière aussi éclatante, des hommes qui ont trahi leur conscience et leur conviction pour le servir. Voila M. de Hardenberg bien récompensé de s'être prostitué aux éternels ennemis du Continent!... Après avoir lu une pareille note, après l'avoir vue publiée dans tous les journaux anglais, il n'est personne qui ne juge un homme plus complètement déshonoré en Europe que AL de Hardenberg. Le nom prussien ne peut recevoir aucune atteinte puisque M. de Hardenberg n'est point Prussien. Le militaire ne peut non plus s'en affliger puisque AL de Hardenberg n'est point soldat; s'il l'était, il saurait que les soldats du grand Frédéric se battent pour soutenir les principes
de sa politique mais ne sont point traîtres ni parjures (1). « Après le scandale de cette avanie, M. de Hardenberg ne pouvait rester ministre ; il supplia le Roi de le relever de ses fonctions, ce qui eut lieu le 5 avril. M. de Hardenberg ne demeura pas sous le coup qui lui avait été asséné par le Moniteur. 11 eut a cœur de montrer qu'à Berlin on savait manier la plume du journaliste aussi bien qu'à Paris, et certes, dans sa réplique, il ne se montra pas inférieur à son illustre provocateur. Imprimée dans la Gazette de la Cour, sa réponse débute par l'affirmation de l'authenticité de la note publiée en Angleterre, puis, découvrant la personne du Roi, Hardenberg déclare que c'est par ordre de son maître que la comtnunication incriminée a été faite à lord Harrowby. Mais il se hâte de démontrer qu'à !a date du 22 décembre, on n'avait à la Cour aucune connaissance du traité signé le 15 par M. de Haugwitz. Relativement aux attaques du Moniteur il s'exprime en ces termes : « Je m'honore de l'estime et de la conflance de mon souverain et de la nation prussienne. Je m'honore des sentiments des étrangers estimables avec lesquels j'ai été en relations, et c'est avec satisfaction que je compte aussi des Français parmi eux. Je ne suis pas né en Prusse mais je ne le cède en patriotisme à aucun indigène et j'en ai obtenu les droits tant par mes services qu'en y transférant mon patrimoine et en y devenant propriétaire. Si je ne suis pas soldat je sens que je n'aurais pas été indigne de l'être, si le sort m'avait destiné à défendre, les armes à la main, mon souverain et ses droits, et la dignité, là sûreté et l'honneur de l'État (2). »
Napoléon ne répondit rien; il laissa tomber le dialogue, soit qu'il bornât sa satisfaction à la retraite de Hardenberg, soit plutôt qu'il jugeât que le silence était nécessaire après la révéla-
(1) Monilfim- du 21 mars.
(2) Gazetie de la Cour, Berlin, 8 avril 1806 ; comte de Garden, Histoire des traités de paix, I.\, 77.