‹ Napoléon et la paixChapitre 105 sur 148 · LE CHOIX D'UN UIPLOAIATE · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UN UIPLOAIATE

tion du rôle du Roi en cette affaire. C'était Frédéric-Guillaume Ilï lui-même qu'il s'agissait maintenant de mettre en demeure de s'expliquer. Que pouvait-il eu résulter, si ce n'est l'aveu de la défection odieuse de la Prusse? Mîeux valait ne pas remuer les eaux troubles de la Cour de Berlin sous peine de se voir dans la nécessité de lui déclarer la guerre,

La démission de M. de Hardenberg ne fut qu'un simulacre. En même temps qu'on fermait à ce ministre la porte de la Chambre du Conseil, on lui ouvrait les petits appartements du palais. Nous le verrons bientôt président du comité où s'organisaient les intrigues de la Reine, les complots de îa famille royale et de la Cour pour entraîner le Roi à tirer l'épée contre la France. Née de leur duel de plume, son inimitié personnelle contre Napoléon, jointe à des talents réels d'Iiomme politique, fut un appoint considérable pour la faction qui ne rêvait que l'abaissement de la France.

C'est au début de ce célèbre conflit entre Napoléon et Hardenberg que la Cour de Berlin cherchait un diplomate qui connût dans toutes leurs complications les affaires françaises et fût apte à reprendre sur de nouvelles bases les négociations qui avaient été closes par la convention de Schœnbrunn. AI. de Lucchesini et M. de Hardenberg étant aussi impossibles l'un que l'autre, on se vit dans la nécessité de faire appel, cette fois encore, à AI. de Haugwitz. On lui exposa dans quelle impasse pleine d'embùcbes et de périls on se trouvait, attendu qu'on ne pouvait en aucune manière approuver la convention qu'il avait rapportée. Si gênante que fût pour lui sa position de signataire d'un acte qu'il devait maintenant déclarer inacceptable, Haugwitz n'hésita pas à se comporter en serviteur modèle de la Couronne. Le rôle de personnage indispensable, de sauveur unique, excitait sans doute son orgueil et, dans la crainte que ce rôle ne lui échappcàt, il se plut à faire parade des facilités toutes particulières qu'il aurait pour remplir la tâche qui lui

était dévolue. Il alla jusqu'à proposer de se rcudre lui-même à Paris où il ne redouterait nullement d'affronter derechef la discussion avec l'Empereur. 11 se portait fort d'obtenir sans trop de peine que Napoléon revînt sur ses exigences. M. de Haugwilz, semble-t-il, avait pris un peu trop au sérieux les marques d'estime que l'Empereur lui avait témoignées naguère en le félicitatjt de ses talents diplomatiques. Il se croyait le don prestigieux de charmer le vainqueur de l'Europe et quand il parlait de Napoléon il ne craignait pas, dans sa vanité, de se flatter « d'avoir cet homme dans sa poche « . Et il ajoutait d'un air important : « Soyez tranquille; aussitôt que je l'aurai vu, tout s'arrangera. Je sais ce qu'il m'a dit à Vienne (1). >■> Cette superbe assurance réconfortait l'ame du Roi et de ses conseillers. On commença par revêtir de l'adhésion royale le traité de Schœnbrunn, puis on se mit à élaborer les articles additionnels qui allaient l'annuler. Les numéros 2 et 3 de ce travail complémentaire suffisent à montrer que le traité de Schœubruuu était réduit à néant :

« Article additionnel 2. — L'acquisition de l'Electoral de Hanovre est pour le repos et la sûreté de la monarchie prussienne d'un prix que le Roi sent mieux tous les jours. Il accepte en conséquence la cession que Sa Majesté l'Empereur compte lui en faire. Eu attendant, le Roi prendra possession de l'Électorat et répondra à la France de la tranquillité du nord de l'Allemagne.

u Article additionnel 3. — Dès que la possession du Hanovre sera devenue propriété par les dispositions de la paix entre la France et lAugleterre, le Roi cédera sur-le-champ à la Bavière, à un prince du Saint-Em])ire désigné par Sa Majesté l'empereur Napoléon, et à la France elle-même les trois objets stipulés dans les actes III, IV et V de la convention (2). » En outre, la cupidité ne perdant jamais ses droits en Prusse, on

(1) Comte DE Garde\, Histoire des traités de paix, X, 1 H.

(2) Ranke, Hardenber(js eigenltandige Memoiren,\\, 394.

RATIFICATIOX ILLUSOIRE 453

avait pensé qu'il n'eu coûtait pas beaucoup plus de s'adjuger par la même occasion Brème et Hambourg.

Le 3 janvier 1806, le Roi signait cet ouvrage étonnant, par lequel !a Prusse — du consentement de la France — étaii; mise immédiatement en jouissance du Hanovre, s'y inslallerait, y demeurerait, en toucherait les revenus, mais ne rétrocéderait rien du tout avant que ia paix fût signée entre la France et l'Angleterre. Celte échéance, vague s'il en fût, ne gênait nuliement la Prusse et cela se comprend ; son intérêt était même d'employer tous les moyens pour la retarder le plus possible puisqu'en attendant elle gardait le Hanovre et en plus les Etals qu'elle devait donner en échange. 11 fallait qu'on fut doué à Berlin d'une candeur peu ordinaire, pour s'imaginer que Napoléon serait aveugle au point de ne pas voir l'audace d'une îelle proposition émanant d'un Etat qui n'avait en réalité à son actif que son alliance de Potsdam avec les ennemis de la France.

.^vant de partir pour Paris, M. de Haugwifz se rendit chez M. Laforest pour lui remettre, selon l'usage, copie du nouveau traité qui ressemblait davantage à une fantaisie improvisée qu'à un protocole de chancellerie. L'interdit qui pesait depuis si longtemps sur notre ambassadeur avait été levé le 12 décembre, parce que le 11 était arrivée à Berlin la nouvelle du désastre d'Austerlitz. A celte occasion, la société berlinoise passa aux extrêmes du jour au lendemain. Au récit delà défaite produisant une coupeur générale succéda le bruit que la bataille avait été reprise par les Russes et l'on se releva plus orgueilleux que jamais. Toutefois les chants de victoire ne durèrent pas longtemps; ils se turent quand vint la confirmation de la triste réalité (1).

Cet événement, terrible pour les Alliés, secoua l'indifférence que la mode de bon ton prescrivait à l'égard de nos compa-

(1) RA^•KI^, Haidenbeif/s eigen/ici/idige Mémoire», II, 359.

triotes. AI. Laforcst n'eut plus besoin de chercher à s'infiltrer timidement dans les groupes des hauts personnages de la Cour pour y glaner des renseignements. C'est chez lui qu'on venait maintenant pour plaider les circonstances atténuantes eu faveur du gouvernement prussien. Le secret du traité de Potsdam ayant été éventé par toute la presse européenne, ou pouvait en parler ; volontiers on attirait la conversation sur ce chapitre et l'on s'ingéniait à convaincre notre envoyé que c'élait une simple peccadille; pour un peu ou l'eût persuadé que c'élait la Russie qu'on avait voulu tromper à cette époque. « L'affaire de Potsdam, lui disait-on, était une machination irrésistible par laquelle la convention avait élé arrachée au Roi. Même eu la signant et même dans la scène jouée sur le tombeau de Frédéric II, le Roi ne cessait de penser aux moyens d'échapper à l'oppression des Russes. 55 « Jamais, affu-mait un autre, le Roi n'avait pensé à se jeter dans un système opposé à celui que l'intérêt de la Prusse et de la France recommande. » « Pensez-vous, insinuait un troisième, que depuis longtemps on n'aurait pu trouver des jointures par lesquelles on aurait porté des coups à la France, si le Roi n'avait pas toujours été de sa personne l'ami de Xapoléon 55 (1)? Un peu tout le monde, sur un ton debadinage, convenait 'i de l'influence féminine qui se faisait sentir et qui avait été inconnue sous le règne actuel jusqu'en ces derniers temps 55 La Russie, on en convenait, « avait trouvé un puissant levier dans les affections passagères que son empereur avait su inspirer. Alais il n'y avait pas lieu de s'inquiéter de tout ce qui a été échafaudé sur des bases de ce genre; cela aura bientôt disparu (2). 55

Il avait été convenu que les ratifications seraient échangées à Berlin avec notre ambassadeur; M. de Haugwitz les lui présenta

(1) Archires du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 237.

(2) Ibid., Prusse, 238. (Ce passage ne figure pas dans la publication allemande de Paul Bailleu.)

RATIFICATIOX ILLUSOIRE 455

avec beaucoup d'innocence. C'est d'un ton fort dégagé qu'il parla des « corrections » demandées par le Roi : « Que de choses, c'était facile à comprendre, paraissaient à Sa Majesté trop brièvement écrites ! Que de choses lui semblaient, de l'avis de tous ses conseillers, devoir être ajoutées pour former un ensemble cohérent ! Par exemple, dès que la France et la Prusse font en quelque sorte bourse commune et que les ressources de Tune deviennent les intérêts de l'autre, il tombe sous le sens que la nouvelle combinaison doit porter le Roi à demander à l'Empereur de lui faciliter l'acquisition de Brème et de Hambourg (1). « Notre ambassadeur, quoique doué de rares et grands mérites, se laissa gagner, c'est incontestable, par les brillantes qualités de persuasion qui distinguaient M. de Haugnitz. Il fut vertement réprimandé pour n'avoir pas opposé une fin de non-recevoir formelle à cette sorte de parodie du traité de Schœnbrunn.

La plus grave discussion qui semble avoir eu lieu entre les deux diplomates fut sur les termes employés pour spécifier l'alliance franco-prussienne. En collatiotinant les textes, Laforest s'aperçut que les mots « offensive et défensive » étaient supprimes dans la nouvelle formule; M. de Haugwitz, qui n'élait pas à court d'arguments insidieux, s'évertua à démontrer que « alliance 55 sans qualificatif était beaucoup mieux ; que cette expression plus large embrassait tout et qu'il s'agissait au demeura»it de ne pas dévoiler à la Russie le lien étroit qu'on nouait avec la France. Sur un traité définitif conclu en 1800 avec la Russie figurait la promesse de n'en faire avec personne autre. Dès lors, ajoutait sentencieusement Haugwitz, il allait de soi que la conscience scrupuleuse de la Prusse ne lui permettait pas d'écrire les mots offensif ou défensif sur n'importe quel acte.

Converti ou non par cette dialectique peu solide, soucieux toutefois de ne pas prendre la responsabilité d'une rupture com-

(1) Archives du ministère des Affaires Elrancjères^ Prusse, 238. (Ce passage ne figure pas dans la publication allemande de Paul Bailleu.)

plète, M. Laforrst, après bien des hésilations, consentit à recevoir, mais seulement ad référendum^ ce que par anti|)hrase sans doute on appelait la ratification du traité. Celte réserve ne l'empêcha nullement d'être blâmé quand à Paris on eut connaissance de cet étrange document.

L'Empereur n'étant pas encore rentré dans la capitale, AI. de Haugwitz avait une quinzaine de jours pour faire les préparatifs de son voyage.

Ayant prescrit pour son armée les dispositions conformes aux stipulations de la paix de Presbourg, Napoléon avait repris le chemin de la France et s'arrêta quelques jours à Munich afin d'assister à la célébration du mariage de son beau-fils, Eugène de Beauharnais, avec la fille du nouveau roi de Bavière. Ainsi se réalisait un des plus chers désirs de Napoléon : la fusion de sa famille avec celles des maisons régnantes d'Europe. Dans cet ordre d'idées, le début était un coup de maître, car la Cour de Bavière faisait remonter ses prétentions nobiliaires au neuvième siècle. Acte de simple convenance politique, accepté aveuglément par le fiancé, consenti avec appréhension par la future et par ses parents, ce mariage cependant assura le bonheur parfait des deux époux. Sans exagération, on a pu dire d'eux que leur existence s'écoula dans une idylle de tous les jours.

C'est un charme délicieux, quand on suit la vie de TEmpereur, de le voir, au sortir de Ja mêlée de la bataille et des lutles diplomatiques, se livrer tout entier aux soins tranquilles de la vie familiale. Nul plus que lui n'a montré de tendre sollicitude, d'exquise ingéniosité, ajoutons même de cordiale bonhomie, dans les préoccupations de l'avenir de tous ceux qui l'entouraient. Pour le fils de sa femme, il épuisa en cette circonstance solennelle tout ce que la puissance impériale pouvait mettre au service de son affection. Il fit d'Eugène son fîlsadoptif, il le proclama vice-roi d'Italie et héritier de ce royaume. Il ne fut pas moins zélé dans son rôle de père doublé de celui d'instigateur du

LE MARIAGE D'EUGEXE 45T

maiiage. Il voulut être averli, par un courrier, de l'arrivée du Prince, car il aurait cru manquer à son devoir s'il ne l'eût attendu au Palais (l) afin de lui épargner tout embarras au moment de faire les premiers pas à la Cour bavaroise.

Selon la tendance habituelle des gens qui s'intéressent à un mariage, il est fier de son œuvre, il vante la beauté de la fiancée; à Joseph il écrit : « La princesse est une très jolie personne ; 5> il le répèle à Berthier en ajoutant : « Ce sera, j'espère, un joli couple. » Cependant un doute lui reste, car il exprime « le désir qu'on ne parle pas publiquement de ce mariage [2] » . Il semble appréhender que le jeune homme se soit forgé un idéal en désaccord avec la réalité. Dans ce cas il conviendrait d'éviter le fâcheux effet d'une désilhision et le meilleur moyen aurait été assurément d'envoyer un portrait si cet objet n'eût pas été des plus difficiles à se procurer à cette époque où les artistes porcelainiers étaient presque les seuls à rehausser de figures connues les modèles de leur composition, L'Empereur se mit en quête et se contenta bravement d'une tasse décorée d'une miniature qui, tant bien que mal, pouvait donner une idée des attraits de la fiancée. Eugène partit de Milan pour Munich aussitôt après avoir reçu cette image fragile et le billet suivant : - J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite et je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie, vous trouverez ci-joint sou portrait sur une tasse mais elle est beaucoup mieux (3). 5>

Désireux de connaître tout de suite les impressions d'Eugène, l'Empereur le prend au débotté. Tout eu plaisantant sur l'entrevue qui va avoir lieu, il lui donne des conseils sur son attitude, lui trace ce qu'il aura à dire et à faire, l'examine sur

(1) Correspondance (Je \'a}ioléonl'\\\, 521.

(2) Ibicl., XI, 519-520.

(3) Ibicl, XI, 520.

toutes les coutures, le raille sur ses longues moustaches que finalement il lui fait abattre dans la « crainte que son air trop martial n'effrayât la princesse Auguste (1) 55 .

Toute sa vie l'Empereur couvrit de son amour paternel Eugène et sa femme. Il n'est pas de père à l'âme attendrie et anxieuse, ayant pour unique aspiration le Lien-ètre de ses enfants^ qui puisse le disputer à Napoléon pour la vigilance affectueuse, les attentions délicates dont il entoura constamment le ménage de son fils adoptif et de la princesse Auguste.

Le jour du mariage du prince Eugène de Beaubarnais fut sans doute le moment le plus heureux de Joséphine. A Munich, oïl elle s'était rendue en passant ])ar Stuttgart, elle voyait le bonheur et Télévation de ce fds qui avait partagé avec elle la misère et les angoisses de la Terreur; elle retrouvait son mari dans toute la gloire des prodigieux succès qu'il avait remportés sur la Coalition.

Aussitôt les fêtes de la Cour terminées, l'Empereur et l'Impératrice partirent ensemble pour Paris. En mettant le pied sur le sol de cette France devenue invincible grâce à ses exploits, le triomphateur d'AusIerlitz eut à subir le spectacle touchant, mais fastidieux, d'une mise en scène d'opéra pastoral ingénument composée en son honneur. Depuis le pont de Kehl jusqu'à Strasbourg les habitants s'étaient formés en groupes, par corps de métier. Ils avaient improvisé les costumes les plus variés et s'étaient munis d'accessoires et d'outils propres à leurs professions. Les tonneliers et les brasseurs vêtus de vestes bleues et de gilets blancs, coiffés de bonnets en velours, agitaient des cerceaux enrubannés en chantant et dansant autour du carrosse de Leurs Majestés. Les jardiniers vêtus de casimir vert avaient dressé une pyramide de fleurs haute de cinq mètres, autour de laquelle étaient placés avec leurs charrues, les agri-

(l) Mémoires (lu pi i?ice Eugène, 11,20.

Page 1