LA PRUSSE SUSPECTEE PAR L'EUROPE 4T
prussien. Ce n'était pas chose facile, car la Prusse était sujette à caution aux yeux de TEurope, qui n'oubliait pas qu'en 1795 elle avait fait volte-face à ses alliés de la bonne cause. On se servait d'elle quand on ne pouvait agir autrement; mais, au fond, elle était en quelque sorte au ban de la famille monarchique européenne, exaspérée contre les révolutionnaires avec lesquels elle avait pactisé. Toutes les insultes, toutes les infamies adressées à la France sur le thème quotidiennement fourni par les discussions du Parlement anglais retombaient comme autant d'injures sur la Cour de Berlin. Entretenant des rapports réguliers avec la République, elle pouvait se sentir touchée quand, par exemple, on disait à Londres qu'il serait honteux de former quelques relations avec un peuple qui tendait à la destruction de toute moralité, qui érigeait la proscription, la confiscation, le vol, le pillage et le meurtre en système de gouvernement. En proposant à Alexandre l" de souscrire à l'augmentation de la puissance prussienne, Frédéric-Guillaume III se demandait sans doute comment il serait accueilli. Or il arriva que ses bonnes relations avec la France, qui, dans sa pensée, devaient lui nuire, allaient au contraire le servir près du Tsar. Celui-ci, en vertu de son traité avec la France, était à peu près certain d'obtenir dans les indemnités allemandes ce qu'il désirait pour ses parents. Il n'avait rien à redouter du Premier Consul, qui persistait à rechercher une alliance plus étroite, malgré la froideur qu'il lui avait témoignée. Cependant l'amitié imposait encore à l'empereur de Russie un devoir très délicat. Il devait sauvegarder près de Xapoléon les intérêts, de PAnglelerre, qui, par la possession du Hanovre, était intéressée à ce qui se passait en Allemagne, 'c Ce qui me préoccupe surtout dans l'affaire des indemnités, écrivait en ce temps Kotchoubey, le chancelier d'Etat russe, ce sont les réclamations de P Angleterre (1). «
(1) Archives impériales 7-tisses, etc., LXX, Vi-'î.
C'était en effet un sujet assez éj3ineux. Ou savait parfaitement que cette question du Hanovre était celle qu'il fallait aborder avec le plus de précautions, car le Premier Consul avait fort peu de tendances à consolider la position des Anglais sur le continent. Certes on ne demandait pas mieux que d'accepter des avantages dus à la bonne grâce de Napoléon, mais les solliciter et par là même s'incliner devant le parvenu qui dirigeait la politique française, c'était ce que l'Angleterre jugeait incompatible avec sa dignité. Cet orgueil singulier, qui se réduisait simplement à s'affranchir de toute reconnaissance envers un bienfaiteur, suggéra l'idée que la Prusse pourrait être chargée par Alexandre de la défense des intérêts britanniques.
Le nouvel empereur de Russie avait toutes les qualités requises pour ce rôle d'intermédiaire anglais. Ses goûts, son éducation, sa fierté hautaine, le prédisposaient à servir l'Angleterre dans la grande lutte qui jetait l'Europe contre la France et dont le Cabinet de Londres dirigeait et stipendiait les attaques. Lors de l'avènement d'Alexandre 1", un contemporain disait : « Entouré d'Anglais et d'Anglaises dès l'enfance, il a pour cette nation une prédilection marquée; l'homme qui aie plus d'influence sur lui est son confesseur, qui a passé une partie de sa vie à Londres et est marié avec une Anglaise (1). « Son premier acte, quand il monta sur le trône, fut de briser l'accord conclu entre son père et le Premier Consul contre l'hégémonie anglaise, 11 y a même lieu de supposer que l'Angleterre ne tut pas tout à fait étrangère à la perpétration du complot qui aboutit au meurtre de Paul \" et au couronnement prématuré d'Alexandre.
D'abord on ne peut s'empêcher de remarquer que l'heure de la mort tragique du Tsar coïncide étrangement avec les mesures vigoureuses qu'il prenait, qu'il imposait même aux autres
(I) Archives impériales russes, etc., LXX, 679.