LE DÉSESPOIR DE M. DE HAUGWITZ
M. de Haugwitz, en lerminant, insiste particulièrement sur l'importance qu'il y aurait à déraciner le soupçon qui règne à Paris où l'on y est convaincu que le Roi a toujours éprouvé une «extrême répugnance à s'ailier avec le gouvernement français 55 . Il faut que dorénavant rien ne porte ombrage au Cabinet des Tuileries, et que la plus grande souplesse se fasse sentir dans les relations journalières. Il sera bon aussi de se conformer en la circonstance actuelle à l'usage de faire des cadeaux aux chancelleries après les ratifications d'un traité. Le plénipotentiaire prussien prend même le soin de spécifier en quoi doivent consister ces libéralités : pourTalleyrand, en plus d'un beau présent en espèces, un crachat en diamants de TOrdre que le Roi lui a conféré; pour le général Duroc, un beau solitaire; pour le premier commis, une somme convenable, et mille louis pour la chancellerie (1) .
Soit qu'il ne voulût pas affronter une seconde fois les imprécations qui l'avaient accueillie son retour de Schœnbrunn, soit qu'il préférât rester à Paris pour surveiller de près son œuvre et avoir la certitude qu'il n'y aurait plus d'a-coups, M. de Haugwitz fit partir M. de Lucchesini pour Berlin avec mission d'en rapporter la ratification royale.
Tous les détails que M. de Haugwitz n'avait pu écrire, Lucchesini les raconta. La stupeur s'empara du Roi et de ses conseillers. Si humiliant qu'il fût de s'assujettir aux volontés de Xapoléon, on ne pouvait éviter de se parjurer vis-à-vis de l'Angleterre; il fallait se résigner. Tous, effarés, consternés, se déclarèrent pour la ratification du traité de Paris. Il est parfaitement inutile de chercher dans les délibérations des conseils quelle élait la pensée du Roi quand il signa la convention. 11 l'a révélée clairement dans son manifeste à l'Europe, le jour où, en 1806, il a déclaré la guerre à la France : « La guerre, dit-il,
(1) Ranke, HardenOcrys eigeii/iandige Memoiren, II, '«•86.
qui n'esl pas toujours la plus grande des calamités, pouvait le deveuir dans les circonstances où Ton se trouvait. Le Roi résolut de ne pas sortir encore de son rôle pacifique. Voulant conserver intacte pour une époque facile à prévoir la masse de ses forces dont l'Europe avait le plus grand besoin et assurer au moins pour finslant le repos du Nord, il ratifia le nouveau traité (1). « Au premier moment, FAngleterre ne vit pas la conduite du Roi de Prusse sous ce jour favorable. Dès que les fleuves du Nord eurent été fermés à son pavillon, le gouvernement britannique mit l'embargo sur tous les bâtiments prussiens qui se trouvaient dans les ports d'Angleterre. A la Cliambredes Communes, la Cour de Berlin fut outragée en termes d'une violence que Napoléon n'atteignit jamais dans ses plus grandes fureurs. « La conduite de" la Prusse, s'écriait-on, réunit ce que la rapacité a d'odieux avec tout ce qu'il y a de méprisable dans la servilité (2). » La Russie, de son côté, accusait la Prusse « de s'être réservé l'emploi des forces alliées jusqu'à la fin et de s'être servie de leur présence pour transiger avec la France, à son propre avantage et à leur détriment (3) » . Tel était le résultat des vacillalions, des rétractations constantes de la Prusse que personne ne voulait plus la croire en rien. Malgré les avis qu'elle donnera bientôt à Londres que ses dispositions prises à l'égard des fleuves resteront comminatoires et ne seront jamais effectives, les journaux anglais n'en continueront pas moins à prêcher la défiance. Ils font remarquer qu'il doit exister des arrangements secrets entre Frédéric-Guillaume et Napoléon, allendu que les territoires cédés par la Prusse représentent à peine le cinquième de celui qu'elle reçoit. Son malheur en cette occasion lui venait directement de la générosité de son ennemi.
(1) Frédéric Schoell, Recueil de pièces officielles, VII, 422.
(2) Auso'x, History of Europe, V, 73; PaïUumentanj Débutes, VI, 800.
(3) Archives impériales russes, etc., LXXXII, oOO. (Rapport de Czarloryski à Alexandre.)