CHAPITRE IIII
La Prusse signe le traité de Paris. — Présage niystéricus à Berlin. — La reine Louise promue colonel de dra^f^ons. — Un gouvernement occulte. — La chambre à coucher de la Reine devient la Chambre du Conseil. — Les ruses vul;[aires de Frédéric-Guillaume. — Les faux diplomatiques. — Agitation belliqueuse à Berlin. — Concordance mois par mois des fausses tentatives d'accommodement des puissances à Paris, avec leurs relations occultes. — Février : l'Europe se tient tranquille. — M. Fox et l'a'^sassin de Xapolcon. — Symptômes de rapprochement entre la France et l'Angleterre. — Mars : difficultés à Paris au sujet de l'admission de la Russie dans les négociations. — Bases d'entente entre la Prusse et la Russie. — Frédéric-Guillaume réclame audacieusement la confiance aveugle de Napoléon. — • Avril : la Russie se décide à envoyer un plénipotentiaire à Paris. — Singuliers scrupules d'.-\lexandre l". — Parmi des rapports convenables apparaissent les premières susceptibilités de la Prusse. — Mai : nomination du délégué russe à Paris. — La Prusse et la Russie complètent leurs armements. — Lord Yarmoulh à Paris. — Les projets belliqueux de la Prusse et de la Russie s'affermissent. — Li reine Louise aux eaux de Pyrmont. ■ — Un congrès de baigneuses-amazones. — Lettres galantes et politiques de Hardcnberg à la Reine. — Juillet : arrivée de AL d'Oubril à Paris. — Un diplomate excellemment renseigné. — Signature à Paris du traité avec la Russie; signature simultanée à Saint-Pétersbourg d'un traité contre la France. — La Confédération du Rhin et la Confédération de l'Allemagne du \ord. — Témoignages probants de l'assentiment de la Prusse. — Août : maladie de M. Fox. — Le parti anglais hostile à la France relève la tète. — Envoi à Paris de lord Laudersdale, moins favorable à la paix que lord Varmouth. — Répétition générale de mobilisation à Berlin. — Pour tout le monde en Europe, excepté pour Napoléon, la guerre apparaît imminente. — Le cabinet des Tuileries berné par un misérable artifice de l'ambassadeur prussien. — Septembre : la Prusse est prête à marcher contre la France, — Le Tsar rétracte le traité signé par son plénipotentiaire. — Le voile se déchire; Napoléon abandonne son rôle de diplomate et reprend celui de chef d'armée. — Le nouvel ambassadeur prussien est dupe lui-même des mensonges de son gouvernement. — L'Angleterre s'efforce de provoquer une rupture. — La vérité sur les négociations anglaises. — L'activité prodigieuse de Napoléon.
C'est le 25 février 1806 que le roi de Prusse signa le Irailé (le Paris que M. de Haugwitz lui avait envoyé. Ce jour-là un ouragan lerrible se déchaîna sur la ville de Berlin. Pendant la
tourmente, nombre d'édifices furent détériorés. A l'Arsenal, en face des fenêtres du Palais royal, la statue de Bellone fut décapitée, et quelques-uns voulurent voir dans cet accident un mystérieux avertissement de grands malheurs (1 ). Plût au Ciel que ce présage, si c'en était un, eût été interprété dans sa signification la plus naturelle et qu'à Berlin on ne ramassât ni ne ceignît le casque de Belione. Il n'en fut pas ainsi, car on peut considérer que la déclaration de guerre à la France date virtuellement de l'heure où Frédéric-Guillaume apposa le sceau de l'Etat sur le traité de Paris. Dès cet instant les événements iront plus vite que la volonté du Roi qui est en quelque sorte déchu de son autorité souveraine ; un pouvoir occulte s'est dressé qui le tiendra en tutelle, lui et sou conseil des ministres.
A la tête de ce gouvernement latéral est la Reine secondée par M. de Hardenberg. Celui-ci est conduit par la haine fanatique qu'il a vouée à Napoléon; quant à la Reine, ainsi qu'une lionne blessée, elle se redresse pour la vengeance. Tout en elle est meurtri, ses sentiments secrets, sa dignité royale, son incontestable amour de la patrie. Une jolie femme, la plus belle du royaume, de l'Europe peut-être, et particulièrement sensible à toutes les vanités que lui valent sa beauté et son rang suprême, se résout difficilement à l'humiliation. Ses fantaisies, ses caprices sont la loi de tout ce qui se meut autour d'elle ; ses sourires sont plus recherchés que les grâces divines; tout le monde garde en sa présence l'attitude de l'extaso; comment supporterait-elle le joug d'un homme qui lui apparaît comme un monstre exécrable, auteur des maux, des déceptions, des échecs de tous ceux qu'elle aime? Son entourage se compose d'officiers brillants et présomptueux. L'allure de paladins fringants, épris des dangers de la guerre, ne messied pas aux adorateurs d'une jeune reine à laquelle les rêves de gloire, les désirs de revanche ont tourné
(1) Ranke, Hardenierg.9 eigen/n'mdige Memoiren, II, 502 ; Vertraute Briefe, III, 198.
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la tête. Ils se croient invincibles ; elle veut qu'ils le soient.
La domination de la reine Louise s'était fait sentir sur son mari dès que, par les mauvaises nouvelles reçues de M. de Haugwitz, on avait pu prévoir l'issue défavorable des négociations engagées à Paris. Pour que rien ne manque au rôle qu'elle aspire à jouer, la Reine se fait donner par le Roi le régiment d'Anspach, qui désormais s'appellera « Régiment des Dragons de la Reine " (1). C'était, depuis la fondation du royaume de Prusse, la première fois qu'on voyait pareille donation, Xe se contentant pas du titre honorifique, la Reine prit très au sérieux ses fonctions de colonel, ainsi que le prouve une de ses lettres datée du 16 mars 1806 et adressée au général Kalkreuth : « Je vous suis bien obligée de m'avoir envoyé le rapport de mon régiment. J'accepterai volonliers les feuilles de rapport et j'espère recevoir bientôt le livre du régiment afin que je puisse prendre connaissance de toutes les nouvelles. Je suis, mon général, votre reine bien affectionnée. Louise (2). »
La richesse et l'éclat du costume de colonel de cavalerie se prêtèrent à des combinaisons inédites qui flattèrent sa coquetterie. Pleine d'aisance sous son dolman délicieusement cambré, plus séduisante encore ainsi transformée en héroïne, on la voyait galoper fréquemment à la tête de son régiment. Alors ce n'était plus de l'admiration, c'étaient des ivresses passionnées qui transportaient les cœurs des soldats. Et vraiment elle est alors la vision chère aux âmes allemandes ; elle est la Walkyrie, la déesse de la Victoire.
Toujours fertile en inventions théâtrales , elle compose en mars 1806 une scène où elle se fait glorifier comme une missionnaire mystique, dépositaire et gardienne vigilante de la grandeur de la patrie. « A Stettin, le jour de sa fête, quatorze enfants habillés en soldats du Grand Frédéric viennent réciter un poème
(1) Archives du ministère des Affaires Etrayicjères, Prusse, 238.
(2) Adami, Luise Koni(jiii von Preussen, p. 158-159.
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guerrier, où l'ombre de rilluslro Roi, exboilant la Reine, lui confie la fortune, l'honneur et la puissance de la Prusse (1). »
Enflammée de ses succès publics, elle n'est pas moins ardente aux intrigues qu'il faut dérober à tous les regards pour mener à bonne fin les projets ténébreux qui se complotent avec les ennemis de la France. M. de Hardenberg a pris sa retraite le 1" avril, mais sous la condition qu'il continuera à s'occuper des combinaisons belliqueuses et secrètes qui se Iramentavec l'Angleterre, la Russie et l'Autriche. Ostensiblement il se retire à Tempelberg dans sa maison de campagne; toutefois, ordre est donné au président de l'office général des postes de lui faire passer avec le plus grand mystère les communications des futurs coalisés, et l'ancien ministre correspond presque journellement avec la Reine. Dès le 9 mars, |)ar l'entremise de Mme de Voss, première dame d'honneur, Hardenberg est convoqué chez la Reine où il se rencontre avec le Roi. Dans ce conciliabule on décide de faire appel à l'empereur Alexandre h qui l'on dira que le Roi regarde ses relations avec Napoléon comme imposées par la force... que par conséquent la Prusse désire lier partie avec la Russie afin de résister à l'empereur des Français.
Hardenberg, dans ses Mémoires, relate fidèlement des lettres de rendez-vous qu'il recevait de la Reine. Elle le convoque parfois même dans sa chambre où se rédigent les instructions aux diplomates chargés de suivre à l'étranger les intrigues contre la France. Oue la Reine soit à Berlin ou qu'elle soit aux eaux thermales, elle continue à diriger la politique aulifrançaise. Des intermédiaires de confiance, le prince Wittgenstein par exemple, portent les lettres de Hardenberg à la Reine et vice versa (2). De tout ce trafic, des ordres transmis dans toute l'Europe, le ministère en fonctions ne sait rien, cela passe uniquement par les appartements privés, et la chambre à coucher delà belle Reine
(1) Adami, Luise Konicjin von Preussen, p. 161.
(2) Ranke, Hardenbergs eigenhandige Memoiren, III,/7aw«w.