‹ Napoléon et la paixChapitre 112 sur 148 · LES RUSES VULGAIRES DU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LES RUSES VULGAIRES DU ROI DE PRUSSE

devient la chambre du Conseildes grands intérêts prussiens. C'est là que se prépare la guerre contre Napoléon. Avec l'étourderie propre aux femmes adonnées à la coquetterie, la souveraine conservait ses lettres dans un tiroir de sa toilette à Charlottenbourg, oii elles furent trouvées par Napoléon. Cette découverte lut la cause de l'animosité persistante qu'il mit à poursuivre de ses ironies trop acerbes cette jolie princesse qui avait assumé des responsabilités devant lesquelles tremblent souvent les hommes graves et austères.

En fait deux cabinets, ayant des vues opposées, régissaient à l'insul'underautre, les affaires de l'Etat. Frédéric-Guillaume III, dans sa mollesse de caractère, se prélait à cette double politique. 11 ne refusait aucune signalure à M. de Haugwitz pour des pièces conformes à des relations pacifiques, voire amicales, avec la France et il paraphait non moins diligemment, sur la présentalion de Hardenberg, tous les documents de nature à presser la réouverture des hostilités contre Napoléon. Evidemment il agissait en inconscient et sans se rendre compte du rôle qu'on lui faisait jouer. Si on lui supposait des aptitudes pour discerner la valeur de ses actes, on ne saurait vraiment de quelles épithètes il conviendrait de qualifier le caractère d'un roi qui, pendant des mois entiers, pratiqua des ruses vulgaires et dégradantes, ne dédaigna pas de descendre aux machinations les plus frauduleuses, pour tromper la France, son alliée effective, son alliée quand même depuis le traité de Paris. Afin de dérouter les soupçons de M. de Haugwitz, on faisait fabriquer à Berlin, par la femme de l'ambassadeur russe, de faux rap])orts qu'on substituait aux pièces apportées de Saint-Pétersbourg par les courriers, et pour donner toute vraisemblance à ces rapports, Frédéric- Guillaume n'hésitait pas à les discuter sérieusement au conseil.

On aurait peine à croire ces choses si elles ne provenaient de sources impartiales et bien renseignées, si elles n'étaient tirées des archives russes : « C'est dans l'appartement particulier de

Mme de W'oss que lecture fut faite au Roi du mémoire du prince Czartoryski, qui servit de base aux pourparlers diplomatiques secrets entames plus tard... Hardenberg et Alopéus (ambassadeur de Russie à Berlin) rédigèrent un mémoire apocryphe qui fut recopié par la femme du ministre de Russie, dont l'écriture était inconnue aux conseillers intimes du roi de Prusse. Hardenberg fit part au Roi lui-même et lui fit aussi prendre connaissance du faux document. Avec l'autorisation du Roi, le mémoire apocryphe fut remis au Cabinet... De celte façon put être gardé le secret des négociations. La réponse au mémoire du ministre des Affaires Etrangères de Russie fut rédigée par Hardenberg et lue au Roi dans la maison du duc de Brunswick (1). »

C'est ainsi qu'influence par les têtes exaltées qui l'entouraient, Frédéric-Guillaume III commettait des actions équivoques, pourtant trop compliquées pour qu'elles fussent de son invention. Capable de les concevoir, il aurait eu l'intelligence de sentir combien était indigne cette politique ambulante, transportée à domicile et qui exposait la majesté royale aux caquets d'antichambre. Mieux vaut croire qu'en proie à une sorte d'hébétude, il s'abîmait dans l'idée fixe qu'il ne possédait plus cette réputation d'honneur dont il avait longtemps joui près des Cours européennes. Tant qu'il ne s'était agi que de se parjurer vis-à-vis delà France révolutionnaire et d'un chef qui n'avait pour lui qu'un génie transcendant, une gloire universelle et l'élection enthousiaste d'un peuple, cela n'avait pas d'importance. Mais la Russie, mais l'Angleterre, mais l'Autriche en chœur, l'accusaient de perfidie et affectaient maintenant à son endroit une suspicion qui lui était intolérable. Celte pensée, sans doute, lui rongeait l'àme et pour lui ce n'était pas trop de compromettre son prestige, d'avilir sa conscience pour essayer

[.7 (1) F. DE Martkns, Recueil des [raités delà Russie, VI; Allemmjne, 376.

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de réhabiliter sa probité royale dans l'estime des souverains.

Les courtisans, l'impétueux prince Louis-Ferdinand en tête, les jeunes et bouillants officiers suivaient avec transport l'impulsion de la Reine. Cet état des esprits dans les hautes sphères produisait nécessairement de l'agitation parmi toutes les classes de la société. Dans le monde diplomatique, on disait tout haut que la paix actuelle était « une paix plâtrée '^ . Ceux qui approchaient de la Cour, ne fut-ce qu'un instant, revenaient avec les impressions les plus pessimistes. Le général Pardo, ambassadeur d'Espagne, le jour où il présenta ses lettres de créance, fut admis le soir au cercle de la Reine et constata que cette princesse était loin d'être animée de sentiments pacifiques (1).

Les pires rumeurs se faisaient entendre. Les partisans de la paix étaient voués à l'indignation publique. Une nuit, des bandes tumultueuses, poussant des cris de fureur, allèrent briser à coups de pierres les fenêtres de AL de Haugwitz, coupable d'avoir négocié le traité avec la France. Certains accusent de ce méfait le prince Louis-Ferdinand, plusieurs officiers de la Garde et les jeunes gens de l'ambassade anglaise (2). La Prusse enflammée croyait avoir à venger les humiliations de toute l'Allemagne, et la violence des passions était partout si déchaînée contre la France qu'on reste tout surpris de rencontrer quelques exceptions, telles qu'en révèle cette lettre du prince de Hohenzollern qui, le 7 juin, « supplie Napoléon d'accorder sa sanction au mariage de son fils avec la nièce du prince Joachini Murât (3). »

L'exaltation avait atteint son plus haut degré dans l'armée ; les casernes étaient devenues des clubs politiques où les officiers déclamaient avec une véhémence inouïe contre M. de Haugwitz, la France et Xapoléon. On faisait luire aux yeux des

(1) Arc/tires du ministère des Affaires Elramjères, Prusse, 238. (Xe figure pas dans la publication allemande de Paul Bailleu.)

(2) Ihid., Prusse, 238; l'ertrmile Brie/e, III, 98.

(3) Lettres inédites de Talleyrand à Xapoléon, p. 238.

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soldats la renommée de leurs invincibles ancêtres, les compagnons d'armes du Grand Frédéric. Ciis de batailles, de triomphes, de conquêtes, retentissaient comme dans une nation savourant après une guerre heureuse les délices de la victoire. Pas un doute, pas une ombre, pas un pressentiment ne traversaient cette allégresse aussi intempestive que chimérique. Autant que possible on atténuait le bruit de ce qui se passait à Berlin afin qu'il n'arrivât pas à Paris, car tout lejeu de la Prusse, on en sera bientôt convaincu, était d'endormir la vigilance du gouvernement français. On y réussit assez bien pour que Napoléon se préoccupât presque exclusivemeut de la réconciliation de la France impériale avec l'Europe. Si cette réconciliation n'eut pas lieu, on le doit en grande partie aux résolutions successives de la Cour de Prusse.

Les relations occultes qu'eurent entre eux. les cabinets de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de Londres concordent d'une manière frappante avec leurs simulacres d'accommodement à Paris. En réalité les conférences entre les plénipotentiaires français et anglais furent traînées en longueur par ces derniers jusqu'au jour où la Prusse, élevant son épée, fit signe qu'elle était prête à déclarer la guerre à la France. .Afin de rendre sensible cette entente et de bien marquer sa progression défavorable à la paix de l'Europe, nous allons grouper, mois par mois, les principaux actes des diverses Cours agissant de concert contre la France.

Au mois de février, la Prusse espère obtenir la ratification du traité de Schœnbrunn tel qu'elle l'a modifié. Elle se tient tranquille; toute FEurope est calme. Les prévisions que Napoléon avait conçues, lors de l'entrée de AL Fox dans le ministère britannique, se réalisent plus tôt qu'il n'était permis de le supposer. Une espérance de paix avec l'Angleterre jaillit soudain grâce à un hasard singulier. Un Français nommé Guillet, mal renseigné sur les sentiments personnels de M. Fox, se présenta

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chez ce dernier pour lui offrir ses services en vue de l'assassinat de Xapoléon. Ce genre de propositions ne devait pas être rare à Londres; d'oii qu'elles vinssent, de royalistes convaincus, d'illuminés ou de fous, elles étaient généralement écoutées avec coniplaisauce. Le nouveau ministre anglais crut trouver dans cet incident l'occasion de renouer les rapports avec la France. Le 20 février, M. Fox écrivait à Talleyrand :

«Monsieur le ministre, je crois de mon devoir d'honnête homme de vous faire part le plus tôt possible d'une circonstance assez étrange qui est venue à ma connaissance. Le plus court sera de vous narrer tout simplement le fait comme il est arrivé. Il y a quelques jours qu'un quidam m'annonça qu'il venait de débarquera Gravesend sans passeport et qu'il me priait de lui en envoyer un, parce qu'il venait récemment de Paris et qu'il avait des choses à m'apprendre qui me feraient plaisir. Je l'entretins tout seul dans mon cabinet où, après quelques discours peu importants, ce scélérat eut l'audace de me dire que, pour tranquilliser toutes les Couronnes, il fallait faire mourir le chef des Français, et que pour cet objet on avait loué une maison à Passy d'oii l'on pouvait, à coup sur et sans risque, exécuter ce projet détestable. » M. Fox disait ensuite qu'après avoir reçu cette abominable confidence, et tout ému encore de s'être trouvé en face d'un assassin, il avait remis ce dernier à la police anglaise; mais que toutefois la loi britannique ne lui permettait pas de retenir longtemps ce hideux personnage, u. En tout cas, ajoutait-il, j'ai cru qu'il fallait avant que je le renvoyasse vous avertir de ce qui s'est passé. Il ne partira d'Angleterre qu'après que vous aurez eu tout le temps de vous mettre en garde contre ses attentats, et j'aurai soin qu'il ne débarque que dans quelque port le plus éloigné possible de la France. Il s'est appelé ici Guillet de la Gévrillière, mais je pense que c'est un faux nom. Il n'avait pas un chiffon de papier à me montrer et, à son premier abord, je lui fis l'honneur de le croire espion. 55 Prévenu de façon

officieuse probablement, le gouvernement français put faire arrêter à Hambourg ce Guillet qu'il fit enfermer à Bicèlre (1).

Napoléon fut profondément touché quand il prit connaissance de la lettre de M. Fox; non qu'il attacliàt grande importance à la découverte d'un complot d'apparences assez fantaisistes ; mais le prétexte choisi par AI. Fox lui fit comprendre que celui-ci cherchait autre chose qu'un remerciement banal pour le service qu'il pouvait avoir rendu. Cette lettre coïncidait merveilleusement avec les idées de TEnipereur qui avait toujours pensé que le rapprochement avec l'Angleterre deviendrait assez facile, le jour où elle n'aurait plus d'alliés sur le Continent. Le traité de Paris avec la Prusse venait de lui enlever son dernier appui solide et le moment était propice.

L'initiative de AI. Fox permettant de répondre par une avance sans compromettre la dignité impériale, Napoléon n'hésila pas à témoigner au Cabinet britannique son désir de voir se rétabhr la paix générale. Et Al. Fox reçut de Talleyrand les lignes suivantes : « Monsieur, j'ai mis la lettre de Voire Excellence sous les yeux de Sa Majesté. Son premier mot, après en avoir achevé la lecture, a été : « Je reconnais là les principes d'honneur et de vertu qui ont toujours animé AI. Fox. Remerciez-le de ma part et dites-lui que, soit que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps en guerre, soit qu'une querelle aussi inutile pour l'humanité ait un terme aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a d(^à pris, et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'un Cabinet dont je me plais à apprécier les principes d'après ceux de Al. Fox, un des hommes les mieux faits pour sentir en toute chose ce qui est beau, ce qui est vraiment grand. ' Je ne me permettrai pas, monsieur, d'ajouter rien aux propres expressions de Sa

(1) Comte DE Gardem, Histoire des traités de paix, IX, '311-391.

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