LETTRE DU ROI DE PRUSSE AU TSAR
de la France et de l'Angleterre. Il suffira d'indiquer que la France, dans son esprit de conciliation, avait renoncé même à l'île de Alalte et que, devant la prétention irréductible de l'Angleterre sur le Hanovre, elle s'occupa de trouver des compensations à la Prusse. Napoléon se figurait que, contre des équivalences approximatives, la Prusse céderait volontiers ce qu'elle occupait depuis si peu de temps et ne refuserait pas au monde une paix générale et solide. Il se trompait singulièrement, car les véritables sentiments dont s'inspirait alors le roi de Prusse nous sont révélés par une lettre que ce prince écrivait à Alexandre I" et qui portait celte prudente suscriplion : « Pour Votre Majesté seule » ; il nous suffira d'en détacher le passage suivant : « Si on n'agit pas avec la dernière circonspection vis à-vis d'un ennemi aussi dangereux et aussi formidable que Napoléon, et qui a cent l'ois plus de moyens et de ressources à sa disposition que ses adversaires, n'ayant que sa seule volonté à consulter; si on ne parvient pas à assoupir les vues ultérieures de cet homme extraordinaire en lui inspirant de la sécurité, ce qui ne peut se faire qu'autant que les puissances continentales pourraient gagner assez sur elles, pour jouer d'un commun accord un rôle analogue à cette idée, il restera toujours problématique d'y réussir d'une manière différente. 11 s'agirait donc de lui inspirer la persuasion que l'état de choses, tel qu'il se trouve actuellement, serait reconnu par loutes les puissances et mutuellement garanti. En attendant, on reprendrait haleine, ou songerait à un commun accord, à un rapport bien intime; on rétablirait ses finances et ses moyens de défense, on consoliderait ses frontières ; en général, on aviserait à lous les moyens pour se mettre sur le pied le plus respectable qu'on pourrait. Quant à moi, j'y ai songé sans relâche; j'ai tout préparé déjà, et je n'attends que le ])remier moment favorable pour mettre mes projets à exécution, n Après avoir informé le Tsar que « les négociations secrètes confiées à M. d'Alopeus et M, de
Hardenberg touchent à leur terme et qu'il y a lieu de se flatter quMlexandre en sera content « , le Roi termine ainsi : « J'ose finalement vous conjurer, Sire, que tout ce que je viens de vous dire reste éternellement en voilé dans le plus profond secret (1 ). 35
Nous entendons bien que ce qui s'appelle la politique ne peut pas s'élaborer à la clarté du soleil; mais ce dont il s'agit ici, c'est de déterminer qui, de Napoléon ou des étrangers, nourrissait des projets belliqueux et faisait des préparatifs en conséquence. En outre nous répétons qu'on a publié tout ce qu'on a pu trouver de lettres de Napoléon — le nombre en est considérable— et de plus on a édité avec un soin particulier tout ce qui pouvait lui être défavorable. Eh bien, encore un coup, nous affirmons qu'aucune de ces lettres ne révèle à l'égard d'un souverain des perfidies dans le genre de celles que nous relevons trop souvent, hélas, sous la plume des monarques contemporains.
Joignant l'exemple au principe, le roi de Prusse émettait en juin et pour la première fois des bons du Trésor; cela fut regardé à Berlin comme un indice de guerre prochaine. Au moment où il écrivait la lettre que nous venons de citer, Frédéric-Guillaume avait près de lui, pour le diriger, Hardenberg, le promoteur de toutes les menées sourdes contre Napoléon. La reine Louise était alors aux eaux à Pyrmont, Là, dans ce vallon paisible, la belle souveraine avait rassemblé une sorte de congrès féminin, qui déclara la guerre à la France sans attendre la délibération trop longue des Cabinets. Autour de la Reine étaient réunies, entre autres, la duchesse héréditaire de Weimar, sœur de l'empereur Alexandre ; la princesse de Cobourg, épouse du grand-duc Constantin de Russie, et la princesse électorale de Hesse. L'agitation de ces dames ne ressemblait en rien au repos prescrit généralement pour les cures balnéaires. On aurait dit des ama-
(1) Archives royales prussiennes^ elc.,l, 474-'i-75.
LA REINE A PYRMOXT 507
zones prêles à s'élancer en des chevauchées guerrières. Elles ne parlaient que d'abaisser l'orgueil de Xapoléou , d'humilier ce parvenu qui prétendait éclipser toutes les illustrations de vieille roche. Il semblait à ces jolies baigneuses que c'était un ouvrage aussi facile que de broder une tapisserie. « Qui pourrait dire, écrit M. Bignon, que ce gynécée politique n'ait pas eu une influence décisive sur les résolutions adoptées dans le mois d'août par les Cabinets de Prusse et de Russie (1)? 55 Moins réservé, moins lettré que l'ancien attaché d'ambassade à Berlin, un écrivain allemand s'est avancé jusqu'à insinuer que le Roi, séparé depuis si longtemps — et pour la première fois — de sa femme, la vit revenir avec une impatience de jeune marié, et que ce serait dans les effusions du retour que la Reine parvint à décider le Roi à une guerre immédiate (2). Le fait indéniable est que la rentrée de la Reine à Berlin coïncide exactement avec une activité d'armements inusitée jusque-là.
La Reine à Pyrmont avait mené avec ardeur les affaires de la prochaine coalition. Dans les lettres de Hardenberg que lui Hsait le prince de W'ittgenstein, les questions les plus arides étaient encadrées de compliments hyperboliques qui ne sont jamais désagréables aux femmes, surtout aux l'eines conscientes de leurs dons de séduction. « La Reine, écrivait Hardenberg, est pour moi l'idéal de la perfection féminine, de la beauté, de la grâce et de toutes les vertus aimables. Je base tout mon espoir sur son intelligence, sur son patriotisme et sur ses sentiments d'honneur. 5) — « La Reine, répondait Wittgeustein, vous envoie les meilleurs compliments et vous fait dire qu'elle a lu avec plaisir votre lettre et qu'elle y a trouvé une nouvelle preuve de votre patriotisme... Sa Majesté ne peut pas paraître publiquement, mais travaillera avec d'autant plus de plaisir en secret et fera naître les occasions pour cela. 5) Elle exprime l'idée qu'il
(1) Bio.voN, V, 401.
(2) Vertraute Brie/e, I, 216.
faut gagner iM. de Hauguilz à la bonne cause et laisse entendre qu'elle ne croit pas rencontrer à cela de graves difficultés. Faisant aux autres des recommandations que, pour son malheur, elle ne suivit pas elle-même, elle ordonne à Hardenberg de « brûler celte lettre et tous les papiers où il est question d'elle (1)...
Pendant que ces hauts personnages déployaient leur activité à fomenter la guerre contre Napoléon, M. de Hauguilz, trouvant que l'affaire des abbayes ne se réglait pas assez vite, écrivit à Paris : «... Serait-il possible qu'aujourd'hui encore on piit se défier de nous?... Que peut-il donc s'être passé dans l'esprit de Napoléon? Se défierait-il de nous? En ce cas il se trompe et, comme sans doute vous comprenez avec moi à quel point une telle erreur serait funeste, vous ferez, j'en suis sur, tout ce qui dépend de vous pour la déraciner (2). «
Cette lettre est datée du 30 juin 1806. Il est très difficile de préciser le jour où M. de Hauguilz fit sa conversion aux idées de la Reine. Son évolution avait-elle déjà eu lieu? C'est peu probable, car dans ce cas il n'aurait pas osé manifester un étonnement aussi naïf. 11 aurait appréhendé qu'on eût eu vent à Paris des bavardages bruyants de Pyrmont. Il n'ignorait pas le tapage de ces dames, puisque sur son initiative des remontrances leur avaient été adressées. Et d'abord — car on s'égare à la recherche de l'honnêteté dans la Cour de Berlin — M. de Hauguitz a-t-il jamais été complètement véridique quand il affirmait ses sympathies françaises? N'oublions pas qu'il a dit lui-même au chevalier de Gentz, après la déclaration de guerre : « S'il est une puissance au monde que nous ayons jamais voulu tromper, c'est la France (3). » Sachons aussi qu'en novembre 1806, à l'approche des patrouilles françaises, M. de Hauguilz jugea
(1) Ranke, Hardenbei-f/x ei</en/i(indi(fe Memoireu, III, lOG-113.
(2) Archives loynles prussiennes, etc., II, 479.
(3) Voyez ci-dessus, |). 418.
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prudent de brûler tous les papiers qu'il avait chez lui (1). Ce n'étaient sans doute pas des pièces de nature à faire éclater la franchise de sa conduite envers la France.
Au mois de juillet, le plénipotentiaire russe devait arrivera Paris. C'est avec une fjrande joie que Napoléon le voyait revenir. Comment n'eût-il pas été satisfait? Selon toute apparence pour lui et pour quiconque n'était pas au courant des projets russes et prussiens, la paix européenne, définitive et complète, allait pouvoir se conclure à bref délai. Il est difficile d'attribuer à d'autres espérances la facilité, si ce n'est l'imprudence extrême avec laquelle il accordait à peu près tout ce que l'Angleterre lui demandait. Il avait trouvé une formule concrète et flatteuse pour la Grande-Bretagne afin de prouver à celle puissance tout son désir de lui complaire : «J'offre à l'Angleterre, faisait-il dire par Talleyrand, le Hanovre pour l'honneur de la Couronne, Malte pour Thonneur de la Marine, et le cap de lîonne-Espérance pour l'honneur du Commerce britannique (2). » Les discussions ne roulaient plus pour ainsi dire que sur les indemnités à donner au roi de Xaples et sur la Sicile que réclamait la France, désireuse, après tant de sacrifices, de garder une sorte d'escale dans la Méditerranée qui, sans cela, n'aurait été qu'un lac anglais. Un jour, le Cabinet de Londres retranchait quelque chose des propositions de Paris et, le lendemain, Talleyrand rectifiait un détail dans les modifications venues de Saint-James. Ainsi se passèrent des semaines.
M. d'Oubril, l'envoyé du Tsar, était resté, en cours de route, près d'un mois a Vienne (3) oii, d'après sa correspondance, il semble avoir été déjà chargé d'une mission dont il ne devinait pas la tendance. C'était à ce moment que « l'empereur .Alexandre
(1) Raxke, Haideubei-gxeigen/iamlft/e Memoiicn , 111, 86. C2) Comte DE Gardex, Histoire des traités de paix, IX, 298 (3) Arc/iives itn/jéria/es russes, etc., LXXXII, 369-385.
avait donné l'ordre à son ambassadeur près la Cour d'Autriche de proposer à François II la conclusion d'une nouvelle alliance très secrète, au moyen d'un échange de lettres entre les deux souverains. Selon le projet de ces lettres, la force obligatoire des alliances précédentes devait être confirmée (1) » . Mais l'Autriche ne montrait aucun empressement à renouveler l'épreuve de 1805. M. d'Oubril n'était certainement pas au courant de celte situation dont on ne retrouve pas la moindre mention dans ses dépêches qui cependant forment comme une enquête sur le rôle de la diplomatie russe à Vienne. D'Oubril fut retenu trois ou quatre jours à Strasbourg, sous prétexte d'une petite irrégularité de passeport. La vérité est qu'à Paris on croyait que la paix anglaise allait être signée d'une minute à l'autre. Et lorsqu'on s'était réjoui de voir survenir le ministre russe au moment oii l'on pensait que son concours était indispensable à l'aplanissement des difficultés pendantes, on ne se souciait pas de son intervention au moment oii elle ne pouvait bonifier un état de choses qu'on jugeait satisfaisant. Ln nouvel ajournement s'étant produit dans l'échange des signatures anglaise et française, d'Oubril put reprendre le chemin de Paris où il débarqua le 6 juillet. Il était, paraît-il, surveillé de près par la Prusse, car il dit dans son premier rapport : « Arrivé ici dimanche vers deux heures après midi... Dans la soirée, le marquis de Lucchesini, que j'avais sans doute par hasard rencontré aux portes de Paris, a passé chez moi, m'a fait, par ordre de sa Cour, des offres de service (2). t>
Plein de zèle, d'importance aussi, d'Oubril a été judicieusement choisi, en Russie, dans cette pépinière de jeunes diplomates médiocres et infatués dont nous avons déjà entrevu quelques spécimens. A peine installé à Paris, il affiche la prétention de tenir dans ses mains tous les fils du monde politique
(1) F. DE Martkxs, Recueil des traités de la Russie, II ; Autriche, 504.
(2) Archives impériales russes, etc., LXXXII, V03.
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de la capitale. Croyant mettre en valeur sa perspicacité, il prend plaisir à se faire l'écho des commérages les plus extravagants. Ses bulletins d'ambassade sont des espèces de chroniques futiles rédigées pour le plaisir des frondeurs et des désœuvrés. Il connaît comme pas un les personnages officiels, il n'ignore aucun des scandales des chancelleries et de leurs Cours. Il n'est pas tout à fait certain que lord Yarmouth, joueur déterminé, dit-il, guère moins buveur, soit encore l'amant de Mmelisconti, maîtresse du général Berthier, ni que la femme du lord soit toujours la maîtresse du général Junot; mais ce dont il est parfaitement sûr, « c'est qu'un nommé Montrond, l'âme damnée de Talleyrand, boit depuis le matin jusqu'au soir avec lord Yarmouth... Je sais, ajoute-t-il, que ce dernier, qui envisage le premier comme un espion, a une tête plus forte et par conséquent mettrait son antagoniste sous la table avant d'y être luimême. 55 Puis il laisse entendre que de ce renseignement il y aurait peut-être moyen de tirer un parti malicieux : « Qui peut empêcher, dit-il, que, lorsqu'ils seront bien en train tous deux, un tiers n'arrive et ne fasse rafle de tout ce qui échappera à lord Yarmouth (1)?" Rien ne saurait mettre sa pénétration en défaut. 11 a scruté du premier coup d'oeil les mobiles secrets des actes les plus hardis de Napoléon. Si quelqu'un se demandait pourquoi l'Empereur a créé une sorte de Couronne pour sa sœur et son beau-frère en instituant le Grand-Duché de Berg et de Clèves, d'Oubrillui en donnerait immédiatement la raison : «Bonaparte donne beaucoup dans les femmes, et c'est le prince et la princesse de Clèves qui sont ses procureurs. Vous sentez (et en vérité qui ne le sentirait, pourrions-nous dire avec lui), vous sentez, observe-t-il, qu'il faut au moins une couronne royale pour payer de semblables services, et c'est l'Allemagne probablement qui la fournira (2). v Modèle de subtilité, l'envoyé
(1) Archives impériales russes, etc., LXXXII, 426.
(2) /6?rf., LXXXII, 428.
512 \apoij:().\ et la paix
russe, par les procédés les plus simples, savait faire parler Talleyrand au delà de ce que celui-ci voulait faire entendre. Voyez plutôt : « Il est échappé à M. de Talleyrand de dire qu'il croyait qu'un jour la Russie et la France seraient alliées. Alors pour le faire jaser, j'ai dit que cela pourrait bien être. 5> Elonnez-vous après cela, ainsi que d'Oubril le note lui-même, " qu'après l'avoir quitté, Talleyrand se montrait de très belle humeur (1) ».
Quand il se fut assuré que l'envoyé extraordinaire russe avait des pouvoirs pour traiter, Talleyrand le remit entre les mains du général Clarke qui le mena tambour battant afin d'arriver à la solution tant désirée, c'est-à-dire d'un traité de paix avec la Russie, prélude certain d'une heureuse issue des négociations anglaises. D'Oubril, drapé dans son importance, affectait une majestueuse lenteur. Clarke sentit bien que, pour abréger les pourparlers, il fallait l'empêcher de conférer avec lord Yarmouih. Le 19 juillet, il entreprit d'Oubril à dix heures du malin, ne le quitta qu'à cinq heures après midi, mais pour revenir à six et rester avec lui jusqu'à minuit. Exténué, l'ambassadeur russe allait se mettre au lit lorsqu'on vint le chercher pour le conduire chez Talleyrand d'où il sortit, le lendemain 20 juillet, à quatre heures du matin. Subjugué par le ministre français, menacé même, dit-il, de se voir rendre ses passeports s'il ne voulait signer, il promit de conclure dans la journée (2). Le 20 juillet 1806, en effet, la paix fut signée entre la Russie et la France. Les principales dispositions donnaient satisfaction à la Russie en ce qui concernait la Dalmatie, Raguse, les îles Ioniennes, l'intégrité de la Porte Ottomane, qui étaient des' points essentiels pour la politique russe. La seule variante apportée aux revendications du cabinet de Saint-Pétersbourg établissait que le roi de Xaples, auquel s'intéressait Alexandre,
(i) Arcliices impériales russes, etc., LXXXII, 425. (2) Ibid., LXXXII, U4-W5.