LA PAIX AVEC LA RUSSIE
recevrait les îles Baléares en échange de la Sicile. Enfin il était dit par l'article VII : « Toutes les troupes tVançaises qui sont en Allemagne seront rentrées en France dans trois mois (l). » La paix avec le grand empire du Nord! La reconnaissance du gouvernement impérial français par le Tsar de toutes les Russies! Quel rêve Napoléon ne crut-il pas avoir réalisé lorsqu'il tint en main le traité russe? Hélas! ce n'élait qu'un rêve! Pendant que d'Oubril, qui pour le moins aurait pu conclure la trêve de douze ans inscrite dans ses instructions, discutait en vertu de titres parfaitement en règle et signait, le 20 juillet, la paix de Paris, l'empereur de Russie signait tranquillement à Saint- Pétersbourg, le 12 juillet, avec la Prusse, un traité d alliance formelle et agressive contre la France. Préalablement, le 1" juillet, à Charlottenbourg, ce même traité avait été revêtu du sceau royal de Frédéric-Guillaume. Les intentions des deux souverains y sont exprimées sans la moindre ambiguïté. Par l'article lll, il est dit : «... Nous nous occuperons d'abord des moyens nécessaires pour mettre notre armée sur un pied formidable et d'un plan d'opérations détaillé, mais éventuel, pour être exécuté aussitôt que le cas d'agir viendrait à échoir soit pour la défense commune, soit pour soutenir les garanties dont nous nous chargeons par l'article III. En se reportant à cet article III, on y lit : « Nous promettons de maintenir ces garanties de toutes nos forces, conjointement avec celles de Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, et de concourir aux arrangements pour lesquels, à la paix générale, on pourra enfin parvenir à régler et à garantir un état de choses stable et permanent en Europe (2). » Les précédentes coalitions nous ont appris ce que les puissances entendaient par un « état de choses stable et permanent m. C'était de placer la France au rang des Etats secondaires.
(1) Comte d:: (jArdev, Histoire des traités de paix, I\, 299 à 308,
(2) F. UE AI^RTEVS, Recueil des traités avec la Russie. VI; Allemagne, 378-388 ; Ranke, Hardenbercjs eigen/idndige Memoiren, III, 40-48.
A cette époque, on parlait beaucoup à Berlin de la Confédération du Rhin qui avait été instituée à Paris le 12 juillet. Napoléon était devenu le protecteur de treize princes qui avaient déserté l'empire d'Allemagne et s'étaient confédérés entre eux. Leurs contingents respectifs avaient été fixés et fournissaient ensemble une armée de cinquante-trois mille hommes. Cette nouvelle force militaire se trouvait être par le fait à la disposition de l'Empereur des Français, moyennant la garantie de l'intégrité des Etats appartenant aux confédérés. On a dit souvent que ce protectorat, accepté par Xapoléon, avait porté ombrage à la Prusse et fut aussi une des causes principales de la guerre. L'inexactitude de ce renseignement est prouvée par le témoignage de Hardenberg qui est à cet égard mieux qualifié que personne, car il ne sera soupçonné ni d'indulgence, ni de partialité envers Napoléon. Il nous apprend que, parfaitement d'accord avec la France, la Prusse se créait sur le nord de l'Allemagne un protectorat analogue à celui qui venait d'être institué sur le sud : « HaugTiitz, dit-il, demanda, conformément au désir exprimé par Napoléon, de former une Confédération du Nord, et avait commencé les négociations à cet effet (1). » Puis, comme s'il avait le souci de ne laisser planer rien de vague sur la question, le célèbre et farouche antagoniste de l'Empereur ajoute : « Je ne crois nullement que Napoléon avait l'intention de nous faire la guerre à celte époque (2). 35
Ainsi que Hardenberg nous le fait pressentir, il n'entrait pas de sombres calculs dans la pensée de l'Empereur. La vérité, comme presque toujours, est dans la simplicité des choses. Il appert de prime abord que les confédérés du Rhin ne pouvaient avoir — et n'avaient jamais eu — la prétention de se faire respecter sans le concours d'une grande puissance. Durant des siècles, ils furent soutenus par l'Empire germanique. Or, cet
(1) Ranke, Hardenbergs eûjenhcindige Memoiren^ III, 84.
(2) Ibid., 111,89.
LA COXFEDERATIOX DU RHIM 515
«mpire était expirant. Quel office secourable leur viendrait désormais de ce côté? Depuis dix ans qu'ils foisaienl la guerre sous la bannière de l'empereur d'Allemagne, ils avaient essuyé tous les mécomptes de la défoite. S'ils continuaient, ils allaient à une ruine fatale et prochaine. Quoi de plus naturel, dès lors, que ces princes, trop faibles pour se maintenir seuls, se soient réfugiés sous l'abri solide de la nation française qui avait des intérêts majeurs à conserver leur existence? Qui aurait osé demander sérieusement à Napoléon de renoncer par un refus catégorique à cette barrière naturelle que formait, entre la France et ses agresseurs habituels, l'agglomération de ces divers Etats; de rejeter ces petits princes dans les bras de l'Autriche afin que celle-ci s'en servît encore pour combattre la France?
Sans s'arrêter à cette question, il ressort toutefois des confidences posthumes de Hardenberg que, dès le mois de février, quand Haugwitz était à Paris, Napoléon l'entretint de ce projet de Confédération du Rhin et engagea le cabinet de Berlin à prendre sous son protectorat les Etats secondaires de l'Allemagne du Nord, dont les contingents, il faut le remarquer, n'étaient pas sensiblement inférieurs à ceux de la Confédération rhénane. Voudrait-on insinuer que Napoléon, au m-ois de février, accordait cet avantage à la Prusse parce qu'il désirait alors traiter avec elle, parce qu'il voulait adoucir de quelque manière l'amertume des sacrifices qu'il lui imposait? Ce serait une erreur, car il a réitéré la même offre deux jours après la signature du traité russe, c'est-à-dire à l'heure exacte où il avait le moins besoin de ménager la Prusse. Il devait croire en effet que cette puissance se trouvait isolée en Europe par le fait de l'accord franco-russe dont il n'avait alors aucune raison de suspecter la sincérité. Cet accord avait été conclu à Paris le 20 juillet et, deux jours après, l'Empereur faisait écrire à Berlin par Talleyrand : « C'est à la Prusse de tirer parti d'une conjoncture aussi favorable pour agrandir et fortifier son système.
Elle trouvera l'empereur Napoléon disposé à seconder ses vues et ses projets. Elle peut réunir sous une nouvelle loi fédérative les Etals qui appartiennent encore à l'Empire germanique, et faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. Elle peut, si elle le préfère, former une Confédération des Élats du Nord de l'Allemagne qui se trouvent plus particulièrement dans SI sphère d'activité. L'Empereur approuve dès aujourd'hui toute disposition de ce genre que la Prusse jugerait à propos d'adopter (1). 5>
Malgré qu'on en ail, il est difficile de découvrir là quelque chose d'hostile à la Prusse. Aussi les projets de Napoléon n'inspiraient-ils aucune inquiétude à celle puissance. Nous en trouvons la confirmation précise sous la plume du premier ministre Haugwitz. Celui-ci, cherchant à calmer les alarmes du général de Kleist, lui écrivait le 29 juillet : « Comment pourrais-je me figurer que Napoléon a l'intention de nous faire la guerre au moment où il nous annonce amicalement son plan en Allemagne du Nord? S'il voulait nous déclarer la guerre, il ne nous mettrait certes pas entre les mains les moyens de nous réunir avec la Saxe et le Hesse : « IVenn er dièses tliiin wollte, sa wiirde er uns ja nicht selhst die Miliel in die Hande geben uns mit Sachsen und Hessen zu Vereinigen... (2). »
Après ce que disaient les hommes d'Etat prussiens entre eux, il ne nous semble pas qu'il y ait un mot à ajouter. Ils auront beau jeter feu et flammes au moment oii ils se lanceront étourdiment dans une guerre sans motifs ; ils auront beau parler d'honneur germanique, de loyauté teulonique, de fidélité aux saintes et antiques lois de l'Empire, ils n'effaceront pas que ce sont les princes allemands, la Prusse en lête, qui, à Bàle, à Lunéville, à Paris, avaient creusé la fosse vers laquelle, en ce
(1) Archives du tninislère des affaires Etrangères, Prusse, 239; A. Lefebvre, 11, :il5.
(î) Archives royales prussiennes, etc., II, 495.