PRUSSE ET ANGLETERRE
mois de juillet 1806, s'inclinait, en tant qu'institution, le corps agonisant de l'Empire germanique.
Nous ne croyons pas faire une supposition trop hasardeuse en émettant l'opinion que, par des diplomates russes ou prussiens, on avait connu à Londres quelque chose du traité de Charlottenbourg qui devait rallumer les hostilités contre la France. D'abord il est assez remarquable que le baron de Jacobi, ministre de Prusse à Londres, n'ait jamais discontinué de séjourner dans cette capitale et qu'il y soit demeuré en fonctions, même à l'époque où l'Angleterre, irritée du traité de Paris, s'était mise en état de rupture déclarée vis-à-vis de la Prusse (1). Ensuite, comment les ennemis de la France, contrairement à leur habitude, se seraient-ils passés cette fois du trésor britannique, eux qui étaient aujourd'hui plus appauvris par leurs campagnes malheureuses? Les traces de communication ayant existé en ce mois d'aoïit entre la Prusse et l'Angleterre se rencontrent du reste aussi bien dans les documents de source prussienne que dans ceux de source anglaise. Hardenberg dit dans une lettre h son Roi : « Je dois encore rendre compte à Votre Majesté d'une ouverture qui vàent de m'ètre faite de la part du sieur Adair, ministre d'.^ngleterre à Vienne, lequel a pris comme intermédiaire mon cousin, ministre de Hanovre à Vienne. Le sieur Adair dit avoir des instructions très étendues et conformes aux intérêts de Votre Majesté pour s'entendre avec la Prusse, et désire s'en ouvrir avec moi sous le sceau du secret {2). » De son côté, à la date du 23 août, Adair écrivait à son ministère : « Une occasion s'est présentée d'ouvrir une correspondance par un canal sûr et à l'abri du soupçon avec M. de Hardenberg (.3). ^
(1) A. Lefebvre, II, 319.
(2) h.WKE, Hardenberfjs e/gen/iandige Mejnoiren. (Lettre du 31 août au Hoi, III, 126.)
(3) Sir R. Adair, Mémoires /lisioriques, 128.
ÔIS XAPOLEOX ET LA PAIX
Des avertissements intéresses, c'est probable, étaient parvenus à Londres. Toujours est-il qu'en août le parti de la guerre reprit des avantages certains dans le cabinet de Saint-James. Un événement douloureux favorisa beaucoup cette recrudescence d'animosité contre Napoléon. AI. Fox, frappé du mal auquel il devait succomber, était dans l'incapacité de s'occuper d'affaires et, débarrassée de ses exhortations paisibles, la majorité du Cabinet britannique n'eut d'autre visée que de préparer la rupture des négociations en cours à Paris. Lord Yarmouth, qui s'y trouvait, fut jugé trop pacifique, étant l'ami personnel de Fox; on craignait qu'il ne fût déjà trop avancé dans la voie d'une solution amiable. On décida de le remplacer par lord Laudersdale. C'était en tout cas le moyen de gagner du temps en recommençant les conférences sur de nouveaux frais. Le 5 août, le second plénipotentiaire anglais arrivait à Paris (1) et remettait bientôt la discussion sur un terrain plus défavorable. Les écrivains les moins disposés à louanger la politique impériale reconnaissent qu'aux premiers mots de lord Laudersdale, il fut aisé de juger que sa Cour ne voulait plus la paix (2).
A défaut d'indiscrétion ou de requêtes pécuniaires, Londres avait pu entendre les crépitements de guerre qui résonnaient de toutes parts à Berlin. La reine Louise était revenue de Pyrmont tout exaltée d'impatience guerrière. Elle s'attribuait la prédestination d'une Catherine II ou d'une Alarie-Thérèse, et l'on se souvient que ses caprices se portaient maintenant vers les spectacles militaires. Son œil blasé des succès de Cour s'essayait à électriser les armées. Sous quelle influence irrésistible le Roi en arriva-t-il à oublier la discrétion qu'il avait promise au Tsar et à s'écarter des règles de prudence, de pusillanimité qui étaient le fond même de son caractère? Sous quel ascendant impérieux ordonna-t-il inopinément, le 7 août 1806, la mobilisation de son
(1) Comte DE Gauden, Histoire des traités de paix, IX, 432.
(2) Ibid., IX, 435; A. Lefebvre, II, 320-337.
REPETITIOX DE MOBILISATION 519
armée, en une sorte de repétition générale d'entrée en campagne? Du jour au lendemain la capitale prussienne semble transformée en un Champ de Mars où se dounerait un festival de héros. On n'entend de toutes parts que fanfares militaires, fracas de tambours et de trompettes. De tous les coins des rues apparaissent, pour défiler devant le Château, des régiments à l'allure triomphale. Les officiers rutilants, l'air vainqueur, cadencent le bruit de leurs sabres avec celui de leurs éperons. Des estafettes, en des courses mystérieuses, galopent dans tous sens. Où courent tous ces fous? Ils l'ignorent et, pas plus qu'eux, personne ne le sait.
Le chevalier de Bray, chef de la légation de Bavière à Berlin, fait part à son gouvernement des mouvements extraordinaires qui ont lieu le 10 août : « La ville était pleine de rumeurs alarmantes, écrit-il. On ne parlait plus que de préparatifs de guerre et d'ordres donnés pour mettre toute l'armée sur le pied de guerre. Déjà, le 8 au soir, des ordres ont été expédiés aux inspections de Silésie de se mettre en marche sur les frontières de la Saxe. La garnison d'ici et celle de Potsdam doivent se tenir prêtes à marcher au premier signe. On achète des chevaux d'artillerie; le général Schmettau, le prince Louis-Ferdinand ont été appelés à des conférences, et les aides de camp du Roi sont depuis deux jours dans une activité extraordinaire (1). " Laforest, notre ambassadeur, note de son côté l'agitation du moment : « Les jeunes officiers de la garnison de Berlin, dit-il, et surtout des gens d'armes, se livrent publiquement aux espérances les plus folles. Ils disent que cette fois la Prus.se ne sera pas prise au dépourvu; qu'une nouvelle coalition est formée avec l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Suède, et que c'est la France qui sera surprise dans la sécurité du succès de ses machinations politiques. Je soupçonne cette jeunesse d'être soufflée par quel-
(1) Archives l'oija/es prussiennes, etc., II, 523.
ques personnages qui restent derrière le rideau, tels que le prince Louis-Ferdinand, le général Riicliel et autres généraux qui aspirent à une guerre quelconque... J'ai vu aussi que le bruit auait été sourdement répandu le malin, dans quelques tabagies obscures, que l'on pourrait bien me casser quelques vitres pendant la fête, ainsi qu'on l'avait fait à M. de Hauguitz, à son retour de Paris, et que le commandant de la ville y avait mis bon ordre (l). »
Cependant notre ambassadeur était resté dans l'ignorance des complots ourdis sous ses yeux, 11 vivait dans un optimisme à peu près complet, entretenu d'ailleurs par les illusions de son gouvernement. Celui-ci, à diverses reprises, lui avait recommandé de ne pas se préoccuper des fanfaronnades prussiennes, et lui avait maintes fois répété qu'il ne croyait pas possible que la Prusse voulût faire la guerre à la France. Néanmoins Laforesl, voyant à Berlin ce tumulte de guerre, le signala àTaltention très sérieuse du Cabinet des Tuileries et, commençant à s'inquiéter, il dit au chevalier de Bray : « Oui, mais, en attendant, cet armement de la Prusse va faire manquer la paix avec la Russie et avec l'Angleterre (2). » On ne pouvait guère passer plus près du mot de l'énigme.
Pourtant l'effervescence militaire fut de courte durée à Berlin. A l'aide de sages remontrances on comprit sans doute qu'il était dangereux de marcher avant que la Russie en eut donné le signal. Ln apaisement se fît soudain à la surface, et l'on reprit les travaux souterrains; mais il fallut bien que la Prusse expliquât de quelque manière sa mobilisation précipitée. Elle mit en avant le prétexte d'une épouvante subite, causée par les propos de Alurat qui aurait élevé des prétentions sur certaines provinces. On citait aussi le maréchal Augereau qui, probablement en belle humeur, après un grand dîner, aurait bu
(1) Archives du ministère des Affaires Elram/ères, Prusse, 239.
(2) Archives royales prussiennes, etc., II, 525.
LKS EXPLICATIOXS DE LA PRUSSE 521
un dernier verre au succès de la guerre contre la Prusse (1). C'est par de semblables billevesées que le Cabinet de Berlin espérait justifier ses provocations inconsidérées. Si de telles frivolités valaient d'être disculées, on serait assez fondé à dire à la Prusse qu'elle aurait pu demander quelques éclaircissements à Paris. Elle y aurait appris que l'Empereur, sans qu'on l'y invitât, avait déjà réprimé avec une certaine verdeur les intempérances de langage ou les étourderies de Murât à qui il avait écrit des le 22 août : « La résolution où vous êtes de repousser par la force les Prussiens du pays qu'ils occupent est une véritable folie. Ce serait alors vous qui insulteriez la Prusse et cela est très coniraire à mes intentions. Je suis en bonne amitié avec celte puissance. Je cesse de faire la paix avec l'Angleterre pour lui conserver le Hanovre; jugez après cela si je voudrais me brouiller avec elle pour des bêtises. Je veux m'entendre à l'amiable avec elle. S'il y a des troupes prussiennes dans le pays que vous devez occuper, gardez-vous de leur faire aucune offense et ne donnez aucun prétexte. Je suis, vous dis-je encore une fois, en bonne harmonie avec la Prusse. Vos propos doivent être très rassurants. Je ne puis vous exprimer la peine que j'éprouve en lisant vos lettres ; vous êtes d'une précipitation désespérante. Votre rôle est d'être conciliant et très conciliant avec les Prussiens, et de ne faire aucun pas qui leur nuise. Le premier mal vient de l'occupation de VVerden, que vous ne deviez pas occuper. Ce n'était pas votre affaire (2). » Cette lettre confidenlielle à son beau-frère révèle, on ne peut mieux, les sentiments intimes de Napoléon, au mois d'août 1806. Si la Cour de Berlin n'avait eu son siège fait d'avance, elle aurait vraisemblablement obtenu satisfaction eu s'adressant à Napoléon. Mais l'apaisement des conflits avec la France était le moindre des soucis de la politique berlinoise.
(1) Arc/lires du ministère des Affaires Ktrancjnes, Prusse, 239.
(2) Correspondance de Napoléon I", XIII, 33.
Après l'accès de fièvre belliqueuse qui s'était déclaré à Berlin^ rimmineuce de la guerre ne faisait de doute en Europe que pour une seule personne peut-être, et cette personne était i\apoléon. Le 17 août, il mandait au major général : « Il faut sérieusement songer au retour de la Grande Armée, puisqu'il me paraît que tous les doutes d'Allemagne sont levés... Vous pouvez annoncer que l'armée va se mettre en marche... que tout le monde se tienne prêt à repasser en France (1). » Même quand il connut les armements de la Prusse, Napoléon ne voulut pas y croire. Il se plut à penser qu'ils étaient dus seulement à l'effet d'une frayeur chimérique et momentanée, que cela n'était d'aucune conséquence. Après la lecture du rapport de l'ambassade française, il écrit à Talleyrand ; « La lettre de M. Laforcst du 12 août me paraît une folie. C'est un excès de peur qui ûiit pitié. Il taut rester tranquille jusqu'à ce qu'on sache positivement à quoi s'en tenir (2). 5?
El, sur le même sujet, il dit encore à Berlhier : « Le Cabinet de Berlin s'est pris d'une peur panique. Il s'est imaginé que dans le traité avec la Russie il y avait des clauses qui lui enlevaient plusieurs provinces. C'est à cela qu'il faut allribuer les ridicules armements qu'il fait et auxquels il ne faut donner aucune attention, mon intention étant effectivemeut de faire rentrer mes troupes en France. J'espère enfin que le moment n'est pas éloigné où vous allez revenir à Paris, et je n'ai pas moins d'impatience que vous et Farmée de vous revoir tous en France (3). «
Eu lisant ces choses, il devient encore une fois très malaisé de se figurer le Napoléon qu'on a voulu représenter bondissant, sautant à la gorge du premier qui osait risquer un geste, un mot déplaisant. Pour saisir son état d'esprit à ce moment, il
(1) Correspondance de Xapoléon I", XIII, 80.
(2) Ibid., XIII. 97.
(^3) Ibid., XIII, 110
l'incrédulité de l'empereur 523
convient d'admettre d'abord que toute la bravade de la Prusse vis-à-vis de lui si puissant, si glorieux, lui paraissait un acte de démence tellement invraisemblable qu'il se refusait à l'envisager. D'autre part, comment aurait-il cru à une connivence quelconque de la Prusse avec la Russie quand il venait de signer un traité en règle avec cette dernière puissance? En outre il ne recevait de la Cour de Berlin que des assurances pacifiques, voire gracieuses. On s'y montrait flatté de la prépondérance que, sous les auspices de Napoléon, la Prusse avait acquise dans le Nord : « Le Roi déclare donc aujourd'hui formellement, rapporte notre ambassadeur, qu'il donne son adhésion la plus entière à la Confédération du Rhin, qu'il prendra toutes les mesures qui découlent du parti qu'il embrasse, et qu'il accepte la promesse que lui a faite l'Empereur d'acquiescer également aux dispositions du même genre que la Prusse adoptera dans le Nord... La modestie naturelle de Sa Majesté prussienne fait qu'il n'est pas encore bien certain s'il profitera de l'occasion de faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. Son Cabinet ne peut que le lui conseiller et en comprendre l'utihté pour les destinées de la Prusse... Le Roi ne se regarde pas seulement comme l'allié de la France mais comme l'allié du souverain de l'Empire français, et c'est à ce titre qu'il concourt avec un zèle amical à tout ce qui consolide la dynastie impériale... (1). >5
Si justifiée qu'aurait pu, qu'aurait dû être — et depuis longtemps, il Hiut bien en convenir — la défiance de Napoléon, il ne se serait jamais douté que ces belles paroles émanaient de l'homme qui avait signé, un mois auparavant, un traité dont le but était l'écrasement de la France et que cet homme, sous l'influence de son entourage, attendait le moment propice d'accomplir son œuvre de haine. La confiance presque candide de
(J) Arc/iicex du minislire des Ajfaire.s Ktriaujères, Prusse, 239.
l'Empereur fut soumise par la Prusse à des épreuves diverses. En ce mois d'août se passa un incident qui a tous les aspects d'un défi jeté à la crédulité de Napoléon et de Talleyrand. Le 7, le cabinet noir de l'office des postes apportait au secrétariat de l'Empereur une lettre de M. de Lucchesini, adressée à M. de Hauguitz et expédiée avec la correspondance publique. Celte lettre révélait que la France nourrissait les plus sombres desseins contre la Prusse; que, par un accord entre le Cabinet des Tuileries et celui de Saint-Pétersbourg, le grand-duc Constantin allait être mis en possession des provinces polonaises appartenant à la Prusse ; enfin que la Poméranie prussienne serait donnée à la Suède. En terminant, Lucchesini disait que, si le contenu de sa dépêche venait à être connu de Napoléon, «t le Roi devrait daigner songer à lui nommer tout de suite un successeur (1). «
Cette missive était un vulgaire artifice pour dérouter les soupçons de l'Empereur sur le but véritable des armements prussiens dont le cabinet de Berlin ferait remonter la cause aux indications alarmantes de son ambassadeur ; ce siratagème a été avoué plus (ard par les ministres prussiens (2). Ainsi que l'avait fort bien prévu Lucchesini, sa lettre fut arrêtée par le cabinet noir et portée à l'Empereur. S'il se fût inspiré d'un juste sentiment de méfiance, celui-ci aurait été frappé de la manière bizarre, trop simple en l'espèce, dont cette pièce importante était tombée entre ses mains. Pris d'une violente colère, il écrivit aussitôt à Tallcyrand : " Je vous envoie une lettre qui enfin vous fera connaître tout entier ce coquin de Lucchesini. Il y a longtemps que mon opinion est faite sur ce misérable. Il vous a constamment trompé parce que j'ai reconnu depuis longtemps que rien n'est plus facile que de vous tromper... Je crois qu'il
(1) Archives loyales prussiennes, etc., II, 506.
(2) Comte de Gardex, Histoire des traités de paix, X, 92. (Manuscrit du chevalier de Genlz.)