LEMPEREUR MYSTIFIE
est difficile de donner une plus grande preuve de l'imbécillilé de ce Pantalon. Parce qu'il est faux et bas il n'y a pas de bassesse ni de fausseté dont il ne me suppose capable, jusqu'à me lier avec la Russie et la Suède pour ôter la Poméranie prussienne à la Prusse. En vérité il y a là de quoi mettre un ministre aux Petites-Maisons (1). «
Le lendemain, Talleyrand faisait part à M. Laforest de la découverte faite par le cabinet noir. Il ajoutait : « La Prusse sentira que la présence à Paris de AL de Lucchesini ne peut que nuire à la confiance mutuelle et aux intérêts communs des deux Etals (2). 5J Le ministère prussien simula une vive irritation contre M. de Luccbesini. Notre représentant à Berlin fut informé que Lucchesini serait immédiatement remplacé par le général de Knobelsdorff qu'on savait être persona grata auprès de l'Empereur. On se montrait tellement froissé de la conduite de Lucchesini qu'on ne permettait même pas le séjour de la capitale prussienne à ce diplomate ni à sa femme, « car on pensait, fut-il dit à Laforest, que Aime Lucchesini et son mari ne feraient que contribuer à rendre plus intolérables les jaseries des femmes, des jeunes militaires et du corps diplomatique de Berlin. . . (3). »
Pouvait-on en réalité donner à Napoléon des marques plus touchantes d'empressement à lui être agréable? Complètemeul abusé, il se déclara très satisfait du choix de AI. de Knobelsdorff qu'à la première audience il accueillit par ces paroles : « Je suis bien aise de vous voir ici; j'aime les hommes simples et ronds comme vous, u Et, le lendemain matin, Knobelsdorff recevait, en présent de Napoléon, quatre chevaux et une splendide voiture (4). L'aveu complet de la supercherie prussienne a été fait par Lucchesini. Deux mois plus tard, il disait au chevalier
(1) Correspondance de Xapoléon I", XIII, 57.
(2) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 239.
(3) Ibid., Prusse, 239,
(V) Comte DE Garde.v, Histoire des traités de paix, X, 93. (Manuscrit du chevalier de Geiitz.)
526 NAPOLliOX ET LA PAIX
de Genlz : « Lorsque Laforcst demanda mon rappel immédiat, la Coui" de Berlin fut secrètement enchantée de cet orage; rien ne lui parut plus favorable pour masquer ses projets; et M. de Knobelsdorff, connu de tout temps pour être un des partisans les plus zélés de Napoléon et du système pacifique, fut choisi exprès pour donner le change; mais ce qu'il y eut de plus curieux dans cette dernière mesure, c'est que Knobelsdorff fut lui-même complètement dupe de sa mission... (1). 5) M, de Haugwilz, de son côté, a confirmé la narration de Lucchesini. Il a dit : « Nous consentîmes de la meilleure grâce du monde au rappel de M. de Lucchesini, et M. de Knobelsdorff fut nommé pour compléter l'illusion (2). » Comment s'étonner maintenant que Hardenberg ait pu dire dans ses Mémoires : « Napoléon aurait été aveugle s'il s'était laissé tromper par les assurances d'amitié que l'on continuait à lui donner, pendant que son envoyé à Berlin n'avait qu'à lui donner journellement des nouvelles des préparatifs de guerre contre la France. » Et avec non moins de cynisme, cet ancien ministre ajoute : « Knobelsdorff n'était nullement instruit des véritables intentions de sa Cour... Le 24 août, jour où il partit pour Paris, la garnison de Berlin reçut l'ordre de se tenir prête journellement à marcher (3). 55
Avec tout autant de ponctualité que la Cour de Prusse, Alexandre 1" exécutait les parties du programme qu'il s'était réservées. Le 6 août, AI. d'Oubril rentrait à Saint-Pétersbourg et, le 15, le Tsar déchirait sans autre scrupule le traité que son mandataire avait signé à Paris le 20 juillet. En refusant de ratifier la signature de M. d'Oubril, Alexandre prétendit que la convention « était entièrement opposée aux ordres et aux
(1) Comte DE Garden, Histoire des traités de paix, \, 92. (Alanuscrit du chevalier de Gentz.)
(2) Jbid., X, 78. (Alaauscrit du chevalier de Genlz.)
(3) R.iNKE, Hardenlercjs eigenhundige ilemoiren, 167-172.
RÉTRACTATIOX DU TSAR 527
instructions dont ce plénipotentiaire avait été muni » . L'empereur de Russie, qui décidément avait une mémoire assez mal équilibrée, n'oubliait qu'une chose : c'est que la délégation officielle dont M. d'Oubril excipa à Paris portait ces mots : « Notre plénipotentiaire est autorisé à entrer en pourparlers avec celui ou ceux qui y seront suffisamment autorisés de la part du gouvernement français, à conclure et signer avec eux un acte ou convention sur des bases propres à affermir la paix qui sera rétablie entre la Russie et la France (1). « Ajoutons que, dans une lettre adressée à Talleyrand par le grand chancelier russe, il était dit ceci : « Il me reste à vous prier d'ajouter foi à tout ce que M. le conseiller d'Etat d'Oubril vous dira au nom de Sa Majesté Impériale (2). ?' Ce sont là les titres dont était revêtu M. d'Oubril en arrivant à Paris, litres dont la valeur était telle qu'ils lui permettaient de prescrire à l'amiral Siniavin des mesures consécutives à la paix et de s'exprimer en ces termes : « J'ai l'honneur de vous faire part que, conformément aux pouvoirs qui m'ont été donnés par Sa Majesté l'Empereur, Notre Auguste Maître, j'ai signé aujourd'hui un traité de paix définitif entre la Russie et la France... (3). " Ces pleins pouvoirs étaient nécessaires pour favoriser le simulacre de négociation qui devait faire gagner du temps aux ennemis de la France, mais ils sont de pénibles témoins de la duplicité d'Alexandre. Pour contre-balancer leur effet, on a confectionné après coup une déclaration de M. d'Oubril, par laquelle ce diplomate atteste le ciel et la terre et tous les Moscovites qu'il a transgressé les ordres de son souverain. On pèsera ce que peuvent valoir les contritions d'un fonctionnaire impérial quand elles sont exigées par l'autocrate de toutes les Russies.
La mort de M. Fox eut lieu le 13 septembre 1806. « Tout
(1) Comte DE Garden, Histoire des traités de paix, IX, 307-308.
(2) Archices impériales russes, etc., LXXXII, 363.
(3) Ibid., 432.
espoir de paix descendait avec lui dans la tombe (1). d Pailant de cet événement, Napoléon a pu dire : « La niorl do M. Fox est une des fatalités de ma carrière... S'il eût continué de vivre, Ja paix se serait effectuée. « De fait le nouveau j)lénipotentiaire, lord Laudersdale, nommé depuis que M. Vox était tombé malade, marquait par son altitude le cban<{euient de diiection dans les résolutions du Cabinet de Londres vis-à-vis la Cour impériale. Il devenait de plus en plus évident que ses instructions lui ordonnaient de susciter la rupture des né<|Ocialions. Pour le désaccord le plus futile, il ne parlait de rien moins que de s en aller. Le 9 août, il avait déjà demandé ses passeports. Le 10 et le 11 , il renouvelait sa demande. On le retenait cliaque fois par des offres plus avantageuses. Il avait beau se montrer exigeant, ses propositions étaient agréées presque au fur et à mesure qu'il les aggravait. On ne lui laissait aucun prétexte à peu près décent de briser les relations. Ce paciticaleur malgré lui aurait sans doute été bien embarrassé si la Russie, par sa rétractation, n'était venue à la rescousse et ne lui avait fourni le tbènie d'une nouvelle argumentation dilatoire.
Selon toute probabilité, les premières nouvelles de Saint- Pétersbourg relatives au traité signé par M. d'Oubril devaient airiver à Paris dans les tout premiers jours de septembre. Elles y étaient aKendues avec grande impatience. On y comptait les lieures, on calculait les relais de la route immense qui ne comprenait pas moins de cent soixante-seize postes et cinq cent cinquante-ni'uf verstes en plus (:2). Talleyrand laissait percer son anxiété dans une note du 2 septembre adressée à Napoléon : « Il ne parvient des nouvelles de Russie dans aucun sens, disait-
(1) ïhcmx, V, 3VS.
(2) Postes impériales Etat (jénéral des routes de postes pour l'année i%Q& :
Paris i Mayence 68 postes.
Muyence à Berlin 35 —
norlin à KdMiijjsherg 41 —
Kœiii<{sl)CM-<[ à Hi;[a 32 —
llijjtt à Saint-l*6tcislj(»urg 559 verstes.
EXIGEXCE HIMILI.AXTE 529
il ; si les ratifications ont été échan<]ées le 15,1e dix-septièmejour (tous d'une course faite vite) finira ce soir (1). s? Le lendemain, 3 septembre, M. Raffin, chancelier du Consulat de France à Saint-Pétersbourg, arrivait à franc étrier pour annoncer que le Tsar avait refusé de ratifier le traité signé par M. d'Oubril. Cet événement, non prévu au moins par le Cabinet des Tuileries, servit à merveille les desseins de l'Angleterre. Aussitôt lord Laudersdale fait une marche rétrograde qui ramène les négociations à leur point de départ primitif. On est revenu à la question débattue en février dernier : « Nous ne traiterons, dit le plénipotentiaire anglais, que pour nous et la Russie en même temps. » C'était une façon détournée de dire qu'on renonçait à traiter. On n'était pas sans se rappeler qu'à l'origine des ouvertures pacifiques la France avait parlementé pendant des mois pour obtenir la disjonction des causes russe et anglaise. X'était-ce pas aller au-devant d'un refus absolu que de renouveler pareille demande au moment où le Tsar infligeait à Napoléon l'affront brutal de déchirer un traité signé en vertu de pouvoirs réguliers; au moment où, par un dédain plus blessant encore peut-être, Alexandre déclarait ne vouloir plus négocier directement avec la France? Le Cabinet britannique, persuadé qu'il tient le cas de rupture tant désiré, s'enferme dès maintenant dans la citadelle des revendications russes et il est bien déterminé à n'en plus sortir. 11 prétend imposer à l'empereur des Français, au héros victorieux de l'Europe, Thumifiatiou cruelle d'accepter de nouveau et par intermédiaire l'ingérence de la Russie.
C'était beaucoup demander au souverain de la France. Que celui-ci soit belliqueux ou pacifique, son devoir, semble-t-il, lui ordonne d'opposer un refus hautain et péremptoire à pareille proposition. Penser que Xapoléon s'arrêta tout de suite à ce parti
(1) Lettres inédites de Talleyraiid à Xapoléon^ p. 252.
violent, c'est mal connaître l'homme dont le nom, par une légende qui commence à devenir stupéfiante, a été pendant près d'un siècle le symbole des horreurs de la guerre. Il prit le temps de broyer douloureusement dans son cœur ses révoltes d'amourpropre et ses rancunes. Ces luttes intérieures lui procuraient sans doute plus d'angoisses que les périls extrêmes des batailles. Et, le 18 septembre, lord Laudersdale était informé que le gouvernement français consentait à l'intervention de la Russie représentée par l'Angleterre. A moins qu'on ne prouve que cette concession assez humble n'était qu'une feinte, qu'elle avait pour but de dissimuler des projets de vengeance contre la Russie, ne faut-il pas regretter que l'empereur des Français se soit résigné à se plier à une condescendance qui est peut-être hors des limites assignées au sang-froid et aux résolutions pacifiques? Il en fut du reste pour sa bonne volonté; elle ne servit qu'à donner plus de temps à ses adversaires pour combiner leur plan d'agression. On lit dans V Histoire des traités de la Russie avec P Angleterre : « Quand on reçut à Londres la nouvelle que le traité de juillet n'avait pas été ratifié, la joie du roi d'Angleterre et du peuple fut immense... C'est pourquoi toutes les propositions de Napoléon en vue de conclure une paix séparée furent catégoriquement refusées par Sa Majesté Britannique (I). ■>■>
Ce n'est pas ici le lieu de rapporter les incidents multiples qui, chaque jour, naissaient et renaissaient de la situation inverse des parties contractantes. L'Angleterre ne voulait que rompre; la France désirait ardemment conclure la paix et faisait chaque fois un nouveau sacrifice dans l'espoir d'arriver à ses fins. L'Angleterre toute seule ne serait peut-être pas parvenue à lasser Napoléon; non seulement il finissait toujours par exaucer les vœux de lord Laudersdale, mais encore il écartait les sujets épineux. Pour éviter tout prétexte de rupture, le ministère
(1) F. DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, \l; Angleterre, J30-l-"îl.
ILTHIATIM DE L'AXGLETERRE 531
français avait eu le soin ou la faiblesse de mettre de côté la question irritante de la liberté des mers et des droits du pavillon. On n'essaya même pas de les faire reconnaître par le Cabinet britannique. Celui-ci, heureusement pour la réussite de ses projets, eut le concours de la Russie à l'heure où, à peu près à bout de ses exigences, il avait épuisé les moyens de se dérober. L'aveu dénué de réticence en a été fait un an plus tard par le ministère anglais qui, le 19 décembre 1807, disait au Parlement : «... La dernière négociation entre la France et l'Angleterre a été rompue pour des points qui touchaient immédiatement non les intérêts de Sa Majesté Britannique, mais ceux de son allié impérial russe (1). « Nous n'avions pas besoin de cette harangue officielle pour avoir la certitude de l'union de la Prusse, de la Russie et de la Grande-Bretagne. Bien avant que ce discours fût prononcé, les faits avaient parlé avec une éloquence irréfutable. Le 10 octobre 1806, le même jour, à la même heure, l'armée française et l'armée prussienne sont aux prises, les troupes russes accourent à marches forcées pour seconder les Prussiens, et la flotte anglaise bombarde et incendie la ville de Boulogne.
Tant qu'il fut permis de conserver des illusions sur la possibilité de maintenir pour le présent et d'assurer pour Pavenir le repos de l'Europe, Napoléon se prêta à tous les atermoiements de l'Angleterre. Cependant un jour vint où il lui fallut quand même se rendre à Pévidence et sortir de sa quiétude ordinaire. Les armées prussiennes étaient en mouvement; il ne pouvait pourtant pas attendre, les pieds sur les chenets et en train de converser avec le ministre anglais, que les Prussiens fussent à Paris. Il ne fallut rien moins que l'imminence de l'attaque de la Prusse pour le décider à mettre le marché en main à l'Angleterre et à lui déclarer formellement les conditions dernières
(l) Séance du Parlement anglais du 19 décembre 1807; Bignon, V, 359.
auxquelles la paix devait êlre conclue. Il ajoutait que la paix signée et ratifiée promptenient arrêterait certainement le cours de la guerre qui éclatait alors sur le Continent (1). Ces conditions, ainsi qu'on va le voir, étaient toutes à l'avantage de l'Angleterre : 1° le Hanovre est restitué à la Grande-Bretagne ; des compensations seront accordées à la Prusse; 2° l'île de Alalle est reconnue propriété anglaise; 3" la France renonce en faveur de l'Angleterre à Pondichéry, Cliandcrnagor et Mahé ; 4° le cap de Bonne-Espérance sera cédé à la même puissance; 5° de même pour Tabago. Cette petite île des Antilles avait fait l'objet de démêlés interminables parce qu'elle avait été ravie à la France en 1795 puis rendue à celle-ci au traité d'Amiens. Napoléon avait toujours dit qu'il ne pouvait consentir à Tabandonner parce qu'elle avait appartenu au territoire de la France au moment où il avait pris les rênes du gouvernement. N'importe, il transigeait encore sur ce point. De plus il ne s'opposait pas à la prise de possession de Corfou par la Russie. Un seul article restait peut-être sujet à contestation : c'était celui relatif à la Sicile. Encore convient-il d'observer qu'à la dernière conférence, et comme d'un accord réciproque, on avait gardé le silence au sujet de celte île. On peut en induire qu'il n'y avait pas là une difficulté insurmontable ni du côté de la France, ni du côté de l'Angleterre. C'est in extremis, en partant pour l'armée, que l'Empereur fit remettre par Champagny cette note au plénipotentiaire anglais. Napoléon eut-il l'espoir que de telles offres allaient déterminer la conclusion immédiate de la paix? C'est peu probable. Il les fit par acquit de conscience au moment où il ne pouvait plus rester à Paris sous peine d'être surpris par la Prusse.
Quand on lit les propositions françaises, elles n'apparaissent pas comme une offense à la dignité britannique ; elles ne res-
(1) Cliampagny à lord Laiidersdale ; Bigxo.v, V, 35 .
LES RESPOXSABILITES 533
semblent pas non plus à une improvisation quelconque qui ûe mérite pas une minute d'examen. Cependant le ministre anglais les accueillit avec un parfait dédain. Elles ne donnèrent lieu ni à des explications, ni à des exigences nouvelles. De même que s'il avait reçu un affront brutal, lord Laudersdale demanda purement et simplement qu'on lui remît sans délai ses passeports. Il est certain que ce diplomate n'avait plus rien à faire désormais à Paris j son but était atteint. Il avait suffisamment amusé le tapis pour permettre aux ennemis de la France d'organiser leur campagne. A présent que la Prusse était en marche à Pavant-garde de la coalition, le plénipotentiaire anglais n'avait plus qu'à se retirer à Londres. En envoyant les passeports de Laudersdale Talleyrand lui écrivait de Mayeuce où il avait rejoint l'Empereur : « L'avenir fera connaître si une coalition nouvelle sera plus contraire à la France que les trois premières... La France ne s'est agrandie que par les efforts renouvelés pour l'opprimer (1). v Plus lard l'Angleterre voudra rejeter sur la France les responsabilités de la rupture des négociations. Par des procédés toujours faciles elle embrouillera, comme un écbeveau de soie, les arguments fondés sur des mots fugitifs, des propos échappés au cours d'entretiens qui ont duré quatre mois ; enfin de fragments de conversations elle fera des engagements solennels, dans des paroles en l'air elle relèvera des conlradictions. Si elle avait suivi la voie de la sincérité, elle aurait reconnu que les négociations de Paris avaient été nouées par un ministre anglais animé de sentiments paciGques; qu'elles avaient traîné en longueur par suite de l'opposition des autres membres du Cabinet de Londres; que ceux-ci fondaient de grands espoirs sur les grondements belliqueux qui se faisaient entendre à travers l'Europe; qu'enfin le Cabinet de Saint-James ne s'était pas senti la force de résister quand il avait
(1) Comte i)E Garoex. Histoire des traités de paix, IX, 302-308.
VU de nouvelles hostilités se déchaîner contre la puissance française, et qu'il avait cru alors de son honneur de ne pas se séparer de ceux qui avaient été ses alliés dans toutes les campagnes depuis 1792.
Un tel aveu conforme à la vérité aurait rehaussé singulièrement la loyauté du gouvernement hritannique. La coalition des monarques européens, en dehors des haines et des cupidités individuelles, avait pour base de commune entente un but exclusivement dynastique : la défense des trônes contre l'expansion des idées de liberté. L'Angleterre pensa qu'aux yeux des peuples cette raison n'était pas suffisante pour motiver les hécatombes effroyables qui allaient, pendant dix années encore, faire couler des torrents de sang à travers l'Europe. C'est pourquoi elle s'efforça de mettre à la charge de l'Empereur des Français toutes les responsabilités de la rupture.
Dès que l'on connut à Berlin le rejet du traité d'Oubril, on ne douta pas un instant que la mesure prise par le Tsar déterminerait la cessation immédiate des négociations anglaises. La Prusse, compromise par ses armements, fut saisie d'une extrême perplexité. Elle se dit qu'à toute comédie il fallait un dénouement ^ que la comédie de ses préparatifs secrets, de son entente avec la Russie, ne pouvait être prolongée longtemps; que Napoléon finirait bien par donner corps à ses soupçons et que, par un de ces coups hardis et foudroyants dont il était coutumier, il se jetterait un beau jour sur elle. D'autre part elle se dit que le concours effectif de la Russie lui est acquis. « Je ne saurais assez exprimer, écrit M. de Haugwitz, avec quel abandon d'amitié et quelle cordialité l'empereur de Russie témoigne entrer dans nos idées (1); 5) en outre elle sait que des amis communs harcèlent l'Autriche pour décider cette puissance à prendre part à la coalition. Mais, si elle peut compter sur des collaborateurs, leurs
L'EXALTATIOX PRUSSIENXE 535
contiagents ne sont pas encore prêts à se joindre à son armée ; peut-être, pour éviter d'être surprise doit-elle partir seule et, avant que les renforts de France soient arrivés, tomber à l'improviste sur les armées de Napoléon stationnées en Allemagne.
Et, comme si le territoire venait d'être envahi, des cris de guerre retentissent à Berlin. Le diapason en est donné par la noblesse présomptueuse et par la reine Louise impatiente de se parer des resplendissantes et martiales armures; toutes les têtes sont enivrées par les ferments d'orgueil, de haine et de vengeance que surchauffent l'éloquence et les écrits inspirés par les passions les plus opposées. Si l'on ne peut qu'admirer les patriotes sincères à l'instar de Kotzebue, de quel blâme faudrat-il frapper des Suisses comme Jean de MuUer ou Fauche-Borel; le premier à la recherche d'une fonction bien rétribuée qu'il acceptera volontiers de n'importe quelle main et qu'il obtiendra finalement de Napoléon ; le second, intermédiaire du général Moreau qui offre de servir dans l'armée prussienne (1) ? De quelle infamie conviendra-t-il de stigmatiser des Français tels que d'Antraigue et Dumouriez qui poussent de toutes leurs forces, de toute leur science à la destruction de leur patrie?
Ainsi qu'un criminel pris en flagrant délit, le gouvernement prussien s'est estimé perdu parce qu'il sait que la France lui demandera compte de ses préparatifs militaires. Alors il provoque et entretient une exaltation telle que, s'il en avait envie, ce lui serait désormais impossible de comprimer le vertige qu'il a déchaîné. La raison s'est enfuie des cerveaux en délire, et la monarchie prussienne sera roulée vers son destin fatal par le torrent dont elle a rompu les digues. Le 30 août, notre ambassadeur à Berlin signalait que le « départ des équipages du Roi est fixé au 2 septembre et que celui du souverain aura lieu le 4 (2) » .
(1) Mémoires d'un homme d'Etat, IX, 288 et suiv-
(2) Archives du ministère des Affaires Ktramjères , Prusse, 239. (Xe figure pas dans la publication allemande de Paul Bailleu.)
Le 6 septembre, tout fier de ses résolutions, Frédéric-Guillaume 111 écrit à Alexandre : « J'ai suivi vos conseils. Voilà pourquoi j'ai terminé mes différends avec la Suède. Des discussions de détail en ce momenl-ci seraient la mort de l'union. L'essentiel est d'agir et, pour me mettre en état de le pouvoir avec vigueur, il faut surtout que l'Angleterre m'offre des moyens prompts, suffisants, quitte à compter plus rigoureusement ensemble quand des succès nous eu laisseront le temps. Votre ministre pourrait me rendre des services essentiels en persuadant au Cabinet de Londres que c'est là pour lui le seul moyen d'obtenir encore des succès contre le perturbateur du repos de Tunivers. »
Reconnaissons que, vu les circonstances et sous la plume du roi de Prusse, Texpression de <s perturbateur du repos universel 55 ne manque pas d'originalité quand elle est appliquée à l'empereur des Français. Si celui qui, depuis sept mois, se morfond en des conférences fastidieuses, cède à toutes les exigences, presque à tous les caprices des puissances, en vue d'arriver à conclure la paix, si celui-là est le perturbateur du repos universel, il faudra par contre admettre que le gardien vigilant de la tranquillité publique est Frédéric-Guillaume IH qui, dans le même laps de temps fourbit ses armes, conspire dans les ténèbres pour soulever l'Europe et la mettre à feu et à sang.
C'est certainement moins au cynisme qu'à une façon particulière de concevoir les choses qu'il faut attribuer des paroles aussi mal appropriées à la réalité des faits. Pour les souverains, Xapoléon était un intrus ; ils considéraient que sans lui ils auraient pu soumettre à leur loi le Continent, et voilà comment, à leur point de vue, il est responsable des guerres qu'ils ont provoquées pour faire valoir contre lui leur principe. C'est en vertu d'un pareil raisonnement que nous allons voir Frédéric-Guillaume III, qui veut li guerre, la déclarer lui-même mais trouver qn''il y a été contraint parce que Napoléon, qui ne la lui a
XAPOLKOX DESABUSE 53T
pas déclarée le premier, a même évité toute chicane en ne lui demandant pas compte de la mobilisation prussienne. Voici en quels termes celle pensée saugrenue est exprimée par le Roi au bas de sa lettre à Alexandre : « En attendant, Bonaparte m'a mis à mon aise; car non seulement il n'est entré dans aucune explication sur mes armemenis, mais même il a défendu à ses ministres de s'en expliquer dans quelque sens que ce fût. C'est donc moi, à ce qu'il paraît, qui devrai prendre l'initiative des ouvertures décisives. Mes troupes marchent de tous côtés pour en hâter le moment (1). v Ainsi, pas une minute il n'est entré dans l'esprit du Roi que Napoléon, tout entier à ses espérances de paix européenne, s'est imposé d'esquiver toute occasion de conflit et qu'il ne se résout à recourir aux armes que le jour oii il s'aperçoit qu'autour de lui tout n'a été que traquenards et mensonges.
Du moment qu'elle voulait courir les chances d'une guerre contre la France, la Prusse faisait bien de se dépêcher, car elle ne s'était pas trompée sur l'effet que produirait à Paris la nouvelle de la révocation du Iraité russe. Ce fut dans l'esprit de Napoléon une illumination soudaine. Le caractère louche des indécisions anglaises, les armements de la Prusse, la connivence probable de la Russie, l'analogie des procédés actuels avec ceux de l'époque du traité de Potsdam, les protestations à peu près identiques du Cabinet de Berlin touchant des mesures censément anodines mais qui jadis avaient cependant pour but une entrée en campagne; tout cela, comme un éclair, traversa son cerveau. Indigné à la pensée qu'on se jouait de lui depuis longtemps et qu'il était sans doute encore une fois victime d'une trahison prussienne, effrayé d'avoir, par son indéracinable confiance en la bonne foi princière, exposé la sécurité du pays, l'honneur de sa Couronne, Napoléon se redressa enfin de toute
(1) Archioes royales prussienne: y etc.,\\, 553.
la hauteur de sa superbe énergie et racheta par les ressources inépuisables de son génie les imprudences de sa persistante longanimité. Maintenant il va parler haut et ferme, comme il sied au souverain de la France. Les discours des autres ne lui suffiront plus; il faudra des actes pour dissiper les préventions et désormais il pénétrera, par une intuition presque magique, tous les plans de son adversaire. C'est ainsi qu'on va le voir prendre simultanément et en sens inverse les mêmes décisions que le roi de Prusse, sans que matériellement il ait pu en être informé.
Après le premier elfarement que lui causa la rétractation du Tsar, il s'était promptement confirmé dans l'idée que les mouvemenis de la Prusse résultaient d'une combinaison tramée contre la France. Alors le négociateur pacifique, trop longtemps hypnotisé par les espérances de paix universelle qu'on faisait miroiter à ses yeux, fit place en lui au chef militaire. La facilité, la compétence avec lesquelles il passait tout à coup d'une branche de l'administration à une autre ont causé l'étonuement de tous ses collaborateurs. Jurisprudence, instruction publique, finances, diplomatie, guerre, toutes les sections du gouvernement sont distribuées dans son cerveau comme autant de claviers dont les touches se meuvent au moindre effort pour donner en sons clairs et précis les solutions les plus ardues, les ordres les plus compliqués. Ainsi à la minute et avec une aisance, une hardiesse, une sagacité qui n'ont peut-être jamais été égalées, il reprend en main tous les fils du commandement. D'un coup d'œil rapide et sur il embrasse l'immense panorama des opérations futures et, si sa suprême ambition fixe spontanément son but sur la capitale de l'ennemi, il ne s'en fie ni à son habileté ni à sa chance heureuse pour remporter la victoire. Il connaît la fragilité des calculs les mieux établis et ne néglige pas le moindre détail pour prévenir les hasards contraires^ car, selon son expression, il compte toujours sur le